La Folie au fil de la Borne

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La Borne est ici, au-dessus, petite rivière tranquille filant vers la Loire qui l’attend, après Brives-Charensac.
Passée la campagne collineuse, elle traverse le Puy, longeant sur son côté gauche, le versant ensoleillé d’anciens vignobles, et, sur son côté droit, d’abord la ville basse, puis l’hôpital psychiatrique dont je vois les bâtiments récents, quelque peu banals, et ceux, plus anciens, qui m’offrent leurs volets fermés et abîmés par les intempéries de ce pays de volcans.
Fermeture, froid et chaleur, autant de symboles me suggérant les soins d’une des maladies bien particulières que l’on soigne entre ces murs, maladie que l’on appelait- et que l’on appelle encore en cercles plutôt privés – la folie.
La vieille façade imposante de l’hôpital me renvoie à la présence permanente de la folie parmi les hommes depuis, sans doute, leur naissance, à la peur qu’elle a créée en nous au cours des siècles, notamment au Moyen Age, à la dérision qu’elle a suggérée dans la littérature de la Renaissance. Mais sommes-nous si loin de l’une et de l’autre, en ce XIème siècle commençant ?
Ce que l’on sait de notre attitude vis-à-vis de la folie au Moyen Age remonte au XIIème siècle. En effet, l’intérêt de la société pour cette maladie qui n’était pas encore appelée ainsi, succède à celui pour la lèpre, qui rassemblait toute l’attention du moment tant ses effets étaient visibles, agressifs, effrayants. Ce qui ne signifie pas que la folie était absente des pathologies, mais qu’elle était comparativement négligée car elle semblait, somme toute, bien inoffensive à côté de cette maladie qui marchait sur les chemins d’Europe. Quelque part, cette dernière pouvait paraître plus inéluctable, plus dangereuse que la folie car elle touchait le physique de l’homme,  qu’elle défigurait, La société du Moyen Age avait deux attitudes vis-à-vis de la lèpre : hospitalisation et/ou sur les routes, à l’écart des habitations. Au XVème, ce fléau s’affaiblit dans nos pays, laissant à la folie sa place dans les hôpitaux et sur les chemins d’eau, comme cette paisible Borne sillonnée maintenant par de gras canards.
Les « maladies de folie » connurent donc un double enfermement, ou plutôt un enfermement alternatif : soit en hôpital (un des plus célèbres fut celui de Nuremberg en Allemagne), soit en bateau sur les rivières du continent. Double enfermement, double peur, double espérance, double abandon, double aveu d’impuissance des contemporains, devant ces actes inattendus, incompréhensibles, devant cette parole défiant la logique, la culture, la compréhension du monde du moment. Mais aussi double protection de la société : protection contre les cris qui éveillent des visions de l’Enfer tel que l’imaginaire de l’époque le concevait par une tentative d’aide médicale dans quelques hôpitaux, et protection contre une éventuelle contamination au moyen de la purification par l’eau, par la barrière que représentait l’eau séparatrice, par le voyage vers un horizon peut-être salvateur, peut-être rédempteur…
Prisonnier de son passage, enfermé dans son navire venant d’on ne sait où et allant on ne sait où… Le fou nous crie sa réalité imaginaire depuis « la Nef des Fous » de Jérôme Bosch ou celle, poétique, de Sébastien Brant. Mais la société des hommes présente de multiples facettes, toujours à la recherche d’un équilibre : à la peur répond l’aspiration au calme, un appel vers sa guérison, une espérance dans le désespoir. Mais si la folie est au Moyen Age, une question tout à la fois médicale chargée de mystères et de non-réponses, une réalité sociale perturbante, elle va aussi suggérer une tentative de maitrise, du moins l’acceptation de ce qui constitue aussi l’humain, par divers moyens, l’écrit étant un des plus efficaces car il atteint lecteurs et spectateurs.
En effet, dès la fin du Moyen Age (XIIIème siècle et suivants), le Fou et la Folie deviennent des éléments majeurs dans une littérature de contes et de moralités. Le fou sur scène est un personnage ambigu, exutoire des sentiments et perceptions du spectateur : déraison apparemment sans limite du monde, égale au ridicule des hommes – si petits, si éphémères. Le Fou, le Niais devient un personnage central des sotties jouées sur les parvis, et en tant que tel, il détient la vérité, la vérité, car dans la provocation, il ramène chacun à sa vérité : l’audace d’aimer et de transgresser, l’audace de se libérer, l’audace de se voir.
Mais à la fin du XVème siècle, le Fou va être remplacé, par Érasme en particulier, par la Folie elle-même.
Érasme n’a pas été le premier à personnifier la Folie dans son célèbre petit livre « Éloge de la Folie », publié en 1509. Il avait été précédé par Brant (1458-1521) en Allemagne, et par Hugues de Saint Victor (de l’école de Saint Victor à Paris). Si ces deux derniers sont encore très proches, dans la structure de leur texte, des danses macabres peintes sur les murs d’églises jusque vers le milieu du XVème siècle (celle de la Chaise-Dieu date sans doute de 1460), l’ouvrage d’Érasme est à la fois plus général et plus profond, tout en étant plus ironique et mordant que celui de Brant ou de Hugues de Saint Victoir. L’Éloge de la Renaissance Folie est une œuvre de la Renaissance qui répond aux questions de cette époque ou les stigmatise, surtout dans les milieux intellectuels.
Les questions de ce XVIème siècle commençant (c’est-à-dire avant Galilée)  concernaient surtout la nature et les actions de l’homme, tant dans le domaine du quotidien comme la loi, le politique, les sciences et la science, que dans le domaine religieux.
Chaque question est un voyage et les voyages à la Renaissance étaient de trois types : économique avec les grandes découvertes au-delà des mers,  scientifique avec les découvertes et redécouvertes des littératures grecque et latine et en astronomie, et religieux avec la « rébellion » de Luther dans sa lettre en quatre-vingt douze points envoyée à son évêque (et on clouée sur la porte de son église comme le veut la légende).
Écrit rapidement, l’ « Éloge de la Folie »eut être considéré comme un exemple, une cause et un effet de ces questions nous emmenant vers des rivages à peine prévisibles. Mais le livre souligne surtout que dans cet écheveau de questions que se posent les grands de ce monde, professeurs, juristes, théologiens, manque la question essentielle, la recherche de la vérité, de notre vérité. Question masquée par la Folie, notre Folie.
Le titre même est trompeur : doit-on se féliciter de l’existence de la folie ? En fait, Érasme utilise cet éloge pour éveiller le lecteur aux problèmes inhérents à la nature humaine, notamment à la tendance à se centrer sur soi-même. A nos yeux, notre importance est grande, nos actions sont autant de clés pour la bonne marche de la société, nos émotions révèlent, à nos propres yeux, la beauté de notre personne, l’activité casuistique de notre intelligence apporte le bonheur par les sciences, ainsi mises au jour.
Et c’est cette intelligence qui justifie, à nos yeux, les discussions infinies concernant la connaissance de Dieu et de Ses volontés.
Mais l’auteur est ironique, il s’amuse et trompe la censure éventuelle de l’Église et des monarques (car le livre a connu immédiatement un succès considérable) en faisant parler la Folie, qui jette un regard observateur sur la société et affirme, dès la première ligne, ou plutôt le premier paragraphe : « C’est pourtant moi, et moi seule, qui réjouit les Dieux et les hommes, car la Folie n’est pas là pour montrer au lecteur la tristesse de cette pathologie, mais au contraire, le bonheur que sa présence en chacun apporte.
Grâce à elle, nous vivons dans l’illusion, une illusion bienheureuse : elle est un rapport subtil mais bien ancré que l’homme entretient avec lui-même. Cet attachement à soi maintient l’homme dans l’erreur sans doute, mais lui donne aussi une certaine sérénité. Il ne connaît pas la vérité, mais il est content avec  la vérité, telle qu’il la perçoit.
Au début du livre, Érasme plante un personnage assez amusant, homme issu du théâtre, en lui octroyant une petite biographie très concrète avec la présentation de ses compagnes : l’Amour-propre, la Flatterie, l’Oubli, la Paresse, la Volupté, l’Étourderie, la Mollesse. Autant de traits négatifs de l’être humain, mais qui aident le lecteur à visionner le personnage et à lui donner vie.
Mais ces défauts sont aussi facteurs de bien : la flatterie peut rendre un homme politique sage, l’amour-propre peut servir l’ambition qui accroîtra les richesses de la société…
L’Éloge devient vite, cependant, un essai sur les chemins du savoir. En effet, Érasme fait une grande place, dans cette ronde des fous, aux hommes qui détiennent ou pensent détenir le savoir alors qu’ils ne font que le triturer, que ce soit les Grammairiens, les Poètes, les Écrivains, les Jurisconsultes, les Philosophes, ou les Théologiens. La Folie est parmi eux au sein d’une science déréglée et souvent inutile tant elle masque leur ignorance. Elle n’est qu’une connaissance dérisoire car elle néglige l’expérience au bénéfice de livres poussiéreux et de discussions oiseuses. Elle masque la vraie science par les fausses sciences proclamées « vérité » par ces hommes prétentieux. Leur prétention est, en fait, leur folie : kelle leur masque la réalité qui est souvent une connaissance simple mais formidable, bouleversante du monde qui les entoure. Pris en eux, et chacun renferme son type de folie, son type de mensonge, son illusion sur lui-même. Ne dit-elle pas : « Je compte autant de statues qu’il y a d’hommes ? »
Cet aveuglement à la présence de la folie en nous, nous fait accepter l’erreur comme vérité, que ce soit dans le cas du mensonge, de la justice, de la violence ou de la laideur. Notre folie est une excuse, notre excuse, notre excuse d’êtres humains.
Érasme, homme d’une immense culture, grand voyageur, avait une vue sans complaisance des hommes de son temps, qu’il connaissait bien de par sa naissance illégitime et ses relations, très élevées : il analysait son époque avec distance et lucidité, tant pour les affaires quotidiennes que pour les questions savantes et religieuses, ce qui lui donnait une certaine indulgence à l’égard de ses contemporains et lui permettait de rire de notre folie, car, écrit-il, « en somme, si vous pouviez regarder de la Terre, vous penseriez voir une foule de mouches ou de moucherons qui se battent entre eux, luttent et tendent des pièges, se volent, jouent, gambadent, tombent et meurent, et l’on ne peut croire quels troubles, quelles tragédies, produit un si minime animalcule destiné à sitôt périr ».
Très probablement, la petite et pacifique Borne ne transporta jamais de nef des fous, et son eau qui coule calmement n’est pas une barrière, plutôt le symbole du temps qui passe, toujours le même, à recommencer (quoi ?).
Et nous, avons-nous changé depuis la peinture ironique et amusante d’Érasme ?
La folie est toujours là : celle que nous ne comprenons pas, ou peu, pathologique, et celle que nous ignorons ou acceptons, notre illusion sur notre vérité d’être humain.

L’espace rencontre de Sainte-Marie avec Martine Bonnefoux, animatrice
Depuis quand existe cet espace rencontre?
M.B. : C’est un lieu qui a ouvert en 202. J’étais responsable infirmière, déjà en charge de l’organisation des ateliers de pratique artistique dans le service de pédopsychiatrie du docteur Couade, avec qui nous avions élaboré le projet, et je venais de bénéficier d’une formation de médiation culturelle. La convention « Culture à l’hôpital », initiée en 1998 par les ministères de la Santé et de la Culture, ajoutée à la volonté du directeur de l’époque, M. Noziglia, ont permis la mise en place de ce projet. Il était au départ prévu pour les adolescents hospitalisés et il s’est finalement étendu à tous les usagers de l’hôpital.
Quelles étaient vos intentions en ouvrant ce lieu?
M.B. : Principalement, d’ouvrir l’hôpital à la ville et de lutter contre la stigmatisation. C’est un lieu public. Les hospitalisés peuvent être en relation avec des personnes qui n sont ni soignants nii patients. L’espace rencontre est un vecteur de médiation et d’échange, interface entre l’intérieur et l’accompagnement des personnes hospitalisées, des familles et des personnels en les invitant à découvrir des supports culturels et artistiques. Il y avait eu autrefois une bibliothèque tenue par les religieuses, mais elle n’existait plus. Nous en avons constitué une nouvelle. Au début, notre espace fonctionnait surtout comme un café littéraire. Nous avons reçu des auteurs qui venaient y présenter leur livre et les patients pouvaient dialoguer avec eux.
Pourquoi avez-vous organisé votre espace autour de l’art ?
M.B. : La création  sous toutes ses formes, l’accès à des œuvres (peinture, sculpture, photo, spectacle vivant, concert, atelier) constitue une richesse en sollicitant la dimension émotionnelle bien présente chez les personnes souffrantes. En 2005, notre espace s’est étendu et doté d’un véritable lieu d’exposition, ouvert aux artistes. Six expositions par an sont proposées. Les usagers découvrent les œuvres, rencontrent  les artistes et peuvent eux-mêmes participer à des ateliers.
Quel bilan tirez-vous sur le fonctionnement de l’espace rencontre ?
M.B. : Je crois que tout le monde se réjouit de l’existence de cet espace. Il constitue une respiration dans l’hôpital. Pour les patients, c’est un espace extérieur aux soins. Un espace de liberté et de rencontre. C’est un lieu d’expression favorisant le lien entre les espaces dedans/dehors. Peut-être un lieu d’éducation qui peut créer un déclic pour la suite de leur vie.Les patients peuvent boire un verre, consulter Internet. Chaque fois que nous organisons des spectacles, c’est comble. C’est aussi, pour les malades, la possibilité de découvrir la peinture. Ils ne sont pas toujours aussi familiers de l’art. A la bibliothèque, longtemps, ce sont les livres de poésie qui étaient les plus empruntés. C’est peut-être un lieu d’éducation qui peut créer un déclic pour la suite de leur vie. Je suis là, aussi  disponible que possible. Je peux orienter, discuter. Les patients peuvent aussi rencontrer les artistes.

Avril 2017

 

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