La cabane de Gilbert

Je me souviens d’un grand projet que nous avions en commun et qui nous tenait à cœur : un véritable défi que nous lancions aux grands, celui-là même d’avoir notre propre cabane en dur. Notre cachette actuelle était en bois pas très étanche et assez fragile.
Le projet murissait dans nos têtes; pour cela, il nous faudrait piller tout le village et mobiliser certains habitants compétents et dévoués pour arriver à une telle construction.
Il nous fallait récupérer le matériel suivant : des pierres pour les murs, de vieilles planches pour les solives, des briques anciennes au coudert*pour les encadrements des fenêtres. Un chantier presque titanesque pour notre âge (environ dix ans) !
Pendant un an, nous fûmes les infatigables travailleurs du hameau.
Avec un diable**, nous mîmes une journée complète pour transporter la grosse pierre d’angle de notre bâtisse. A force de pousser, tirer, en nous aidant de la déclivité du chemin, nous arrivâmes enfin à l’acheminer en bas de la montée de grange. Ce chariot possédait deux roues de fonte trop petites qui se bloquaient trop rapidement sur les nombreux cailloux du chemin. Il nous a été quand même bien utile pour le transport car, sans lui, nous n’aurions pas pu hisser cette pierre sur notre brouette.
Avec nos brouettes de bois, nous transportions des pierres de toutes sortes glanées aux abords du pays.
Pour construire se trois murs, car elle était adossée à une ancienne ferme, pas de ciment mais de la terre glaise que nous allions chercher avec l’attelage du papa de mon copain à l’ancienne carrière de terre grasse proche du village.
Les deux Aubracs aux yeux remarquables cerclés de blanc, à la robe marron, tiraient la charrette pleine du précieux liant de nos murs. Patiemment, mon camarade maçon assemblait les pierres pendant que je faisais le manœuvre.
Notre maison prenait forme avec une double fenêtre côté façade, donnant sur la rue. Une autre ouverture plus simple donnait sur la cour, une autre à l’arrière et la dernière était la porte. Ainsi, nous pouvions surveiller le village.
Quelle fierté d’arriver au toit ! Les solives étaient de vieux troncs de pin encore solides récupérés au fond d’un hangar. Les planches provenaient d’un tas de bois découvert dans une ancienne grange. En chapardant chacun de notre côté, nous avions « emprunté » les pointes à nos papas.
Le plus dur fut de trouver les tuiles rondes nécessaires pour couvrir ce toit qui nous mettait à l’abri et protégeait nos secrets. Dans les petites décharges, nous avons trouvé beaucoup de tuiles cassées, ce qui nous prit pas mal de temps pour trier les bonnes.
Un jour, à force de ténacité, de courage, notre « carré d’enfance » se termina. La porte en bois bien clouée nous protégea des regards curieux des anciens.
Nous l’avions passée à l’huile de vidange pour qu’elle ne prenne pas l’eau.
Nous avons usé jusqu’au petit bout de métal les fragiles pinceaux de notre boîte d’aquarelle en épongeant jusqu’à la dernière goutte de de couleur dans les coupelles pour peindre les encadrements intérieurs de fenêtre.
Quelle belle maisonnée ! Bien mieux qu’une cabane sommairement couverte de branchages, mais avec de vraies tuiles rondes du pays.
A l’intérieur, elle était meublée d’un vieux banc de cuisine accompagné de deux autres petits de notre fabrication , d’une sorte de table basse où nous posions nos livres et nos verres.
Jolie cabane de nos secrets bien gardés à l’abri de ses murs de pierre !
Premières cigarettes fumées en cachette ! Premiers timides flirts avec nos deux voisines du Puy qui venaient passer leurs vacances chez leur grand-mère !
Avec elles, nous nous amusions et chahutions gentiment au gré de nos saines lectures des jeunes de l’époque.
Les murs tremblaient lorsque « la troisième guerre » est arrivée jusqu’à nous, celle de 1968 comme disait Coluche. Nous l’avons suivie sur notre transistor, mais ce qui nous intéressait le plus, c’étaient les chansons rock et les slows de l’année. Nous avions quinze-dix sept ans et l’existence était belle dans notre repère bien aménagé. Je partageais mon temps entre mon apprentissage dans l’entreprise locale avec papa et mes obligations paysannes de la saison… et pour le reste, nous nous retrouvions dans la cabane.
Ce gîte d’une grande partie de notre enfance et de notre adolescence est resté gravé en nous parmi nos meilleurs souvenirs.
Un jour de la réactualisation du cadastre sont venus des hommes de métier que nous connaissions bien. Ils ont pris les dimensions généreuses de notre chef d’œuvre construit par nos mains d’enfants et qui nous avait donné tant de mal. Actuellement, elle est présente sur le plan cadastral, représentée par un petit rectangle.
Notre église à nous, notre lieu de rencontres, notre poste avancé en plein milieu du village, notre salle des jeunes, notre maisonnette n’était vraiment qu’à nous.
Plus tard, les aléas de la vie nous ont obligés à la délaisser, peu à peu, au fil des ans. Désertée définitivement, victime des outrages des ans, elle a vieilli telle une arrière-grand-mère et s’est éteinte comme une bougie. Pierre par pierre, elle s’est écroulée inexorablement, lentement. Son toit a cédé sous le poids des lourdes tuiles rondes et des années. Il s’est affaissé sur notre plancher, entraînant un pan d’angle du mur.
Cabane où mon camarade et moi et nos deux copines, nous venions grignoter nos tartines de confiture de fraises, framboises de nos jardins, et que nous étalions délicatement sur nos tranches de bon pain, découpées dans une couronne et que nous lissions à l’Opinel.
Nous nous régalions aussi de nos abondantes cueillettes d’automne quand nous revenions chargés de lourds sacs de noisettes, noix, pommes, poires, que nous rangions dans de vieilles corbeilles d’osier.
Nous étions quelque part des écureuils faisant provisions pour l’hiver.
Cabane de nos premiers dialogues et contacts sentimentaux au cours de nos soirées rock’n rolliennes et slowtantes sur notre plancher des vaches.
A la place où tu trônes, au centre du hameau, tu es une chapelle. Il reste encore tous nos fous rires d’enfants et la fureur de vivre de notre adolescence. Nos chansons résonnent encore sur ce petit plat de terrain perlant de gouttes de pluie sur cette montée de grange, et s’écoule le reflet d’une génération perdue que chante Johnny Halliday. Elle comprend le sourire de nos étés brûlants de soleil et d’amour.
Dans notre maison, nous étions les gardiens d’un temps précieux que je retrouve parfois sur quelques photos en noir et blanc. Un jour, j’en ai refermé la porte en ne sachant pas que c’était la dernière fois. C’était une autre page qui se tournait. Je ne feuillette plus cet album aux clichés romantiques, mais parfois, cédant à la tentation, je parcours à nouveau les points forts et les faits marquants de cette cabane où nous avons laissé un peu de notre vie. D’ailleurs, j’avais oublié que c’est à l’intérieur que nous avions installé nos premières percussions  primitives. Elles étaient composées de cinq bidons d’huile avec, en vibration charleston, deux plaques de zinc coincées entre quatre pointes pour les faire vibrer. La grosse caisse était un seau en plastique . Avec cet arrangement de batterie, je découvris mes premiers rythmes.
Nos concerts en plein après-midi à l’heure de la sieste et surtout ceux de onze heures du soir n’étaient guère appréciés par nos voisins.
Pour nos petites surprise-parties entre copains et copines, nous débarrassions nos meubles.
Cette cabane a scellé malgré tout les amitiés du village grâce à notre courage et notre énergie débordante. De nos jours, lorsqu’on parle des deux garçons d’Aussac, le souvenir de la cabane revient toujours.

*coudert : terrain communal rural.
**diable : petit chariot pour transporter les sacs de grain.
https://www.youtube.com/watch?v=4ofqsRy9Ljw

Gilbert Boudoussier
Mai 2017

 

 

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