Jeanne à « la bugeade »

Dans le dialecte auvergnat, « faire sa bugeade », c’était faire sa lessive. Tel était le cas à Pont d’Alleyras.
Dans les années cinquante-soixante, ma mère se chargeait de cette corvée. Je m’en souviens particulièrement bien.
La grande bugeade avait leu une fois par trimestre environ, généralement à la sortie de l’hiver, avant Pâques, après les foins et enfin après les moissons.
Pour tenir un trimestre sans avoir à laver, il fallait disposer de beaucoup de linge propre. Les familles en détenaient de gros stocks empilés dans les armoires : piles de draps blancs brodés en coton et en métis (tissu dont la trame est en lin et la chaîne en coton), traversins, torchons, mouchoirs, serviettes-éponge, gants, chemises, combinaisons, culottes, chaussettes, bas…
Ma mère excellait tant en couture qu’en broderie et en crochet; elle avait donc constitué elle-même de grosses réserves de linge de maison dont je possède encore de nombreuses pièces neuves.
Du temps de mes parents nés dans les années 1920, une future épousée  se devait de détenir un véritable trousseau pour son mariage contenant du linge brodé, orné de dentelles, joliment ouvragé. Ma mère devait être fière du sien !
Bref, les armoires étaient alors pleines à craquer.
Les bugeades duraient plusieurs jours.
La  lessive commençait toujours à la maison. Le matin tôt, on triait le linge qu’on différenciait entre le blanc et la couleur en faisant deux tas distincts.
Dans la cour, on avait garni et allumé le bois la chaudière préalablement remplie d’eau. Ma mère commençait par le blanc : elle y entassait le linge le plus souillé au fond puis continuait avec le moins sale et ainsi de suite. Elle finissait le remplissage par les chemises, mouchoirs, caleçons, culottes. Par dessus pour ça, elle plaçait une sorte de drap épais dont  les quatre coins avaient été réunis et attachés après l’avoir rempli de cendre de bois, Cette cendre de bois que l’on filtrait était riche en potasse et devenait un fameux détergent. On récupérait cette eau par la bonde de la chaudière et on la reversait sur le linge et ainsi de suite plusieurs fois. En retraversant le linge, cette eau de potasse lavait et blanchissait.
On sortait ensuite ce linge de la chaudière. Ma mère vérifiait sa propreté et si par malheur il subsistait quelque tache, elle la frottait avec une brosse et un cube de savon de Marseille en posant la pièce encore maculée sur une planche de bois au-dessus d’un baquet comme la photo qui  la représente à la bugeade.
Le ruisseau constituait la phase suivante de l’épopée. On s’y rendait pour le rinçage avec le linge déposé dans des paniers d’osier bien calés sur la hanche.
Une fois arrivée au bord du Malaval, ma mère déposait sur une rive une sorte de caisse en bois munie d’un coussinet où s’agenouiller. Elle plaçait chaque pièce au fil du courant qui ôtait le détergent et le reste d’impuretés. S’il restait encore du savon, elle se munissait du battoir pour battre ce linge et  le désincruster en profondeur.
Pendant ces opérations, je partais à la chasse aux écrevisses qui abondaient sur le lit de ce ruisseau au milieu des truites fario ondulant dans le courant léger.
Le lendemain, le linge flottait au vent dans le pré, accroché sur l’étendage, fleurant le propre et le frais.
Paulette Chanal, notre voisine préférait l’étaler sur le pré en plein soleil direct, calé aux coins avec des pierres.
Il ne restait plus qu’à le ramasser, à le repasser avec un fer chaud et à le ranger dans ces grandes armoires aux portes grinçantes, souvent fermées par une cale de bois.
C’était un autre temps, pourtant pas si vieux que ça qui participe de mes souvenirs d’enfance.

 

Août 2020

 

 

 

 

 

 

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2 réponses à Jeanne à « la bugeade »

  1. Savy dit :

    On si croierais,merci viviane

    • viviane dit :

      C’est moi qui te remercie de me lire et de poster un commentaire. Je parle ici du ruisseau au bas du moulin où ma mère rinçait le linge et où abondaient écrevisses et truites que mon oncle André pêchait à la main. A cette époque, « la Rosa » (la mère d’Elie Joussouys) lavait au ruisseau pour les gens. La Rosa, une dame que j’aimais bien. Elle le faisait sous le pont de la Planche. L’hiver, elle devait se geler les mains malgré ses gants. Quel courage quand même !

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