Mon père

Mon père naquit le 26 septembre 1920 et quitta ce monde le 30 décembre 1990. Il venait de fêter ses soixante-dix ans. Il se prénommait Albert mais ses copains l’appelaient Bébert.
Je l’avais revu l’été précédent son décès, nous avions déjeuné ensemble dans une cafeteria. Puis, nous ne nous sommes plus revus jusqu’à sa disparition.
Il est mort subitement en quelques minutes. Ma mère m’a raconté qu’il rentrait de la ville ; il s’était rendu chez un de ses copains dont il s’occupait du chien en l’absence de son maître.
Ma mère l’a trouvé à bout de souffle lorsqu’il a ouvert la porte de leur appartement après qu’il eût monté les deux étages. Il est entré sans prononcer un mot, s’est couché. Ma mère a appelé sa voisine qui est venue. Et il est mort comme ça, sans dire grand-chose.
Le médecin n’a pu que constater son décès. « Infarctus massif » a-t-il déclaré.
Il n’a pas souffert. Il est mort d’un seul coup comme il le voulait. Il venait d’avoir soixante-dix ans en trois mois auparavant.
Au cours de notre dernière  entrevue, il m’avait dit dans la conversation que son cœur « taconnait », c’est-à-dire qu’il donnait comme des coups de pointe.
J’ai pris le train pour rejoindre sa dépouille à la Grand-Combe. Il gisait déjà dans son cercueil lorsque je suis arrivée. Néanmoins, et comme je l’avais lu dans les souvenirs de Marguerite Yourcenar, j’ai ouvert la fenêtre de la chambre où se trouvait son corps pour que son âme puisse s’envoler… On ne sait jamais.

Marié à l’âge de trente ans et pendant quarante ans, Albert travailla durement dès dix-huit ans comme mineur puis comme artificier aux houillères des Cévennes à la Grand-Combe. Il me parlait du puits Ricard.
Je ne peux pas me dire qu’il eut une belle existence car ce ne fut pas le cas. Néanmoins, il sut profiter de la vie et se montrer épicurien quand l’opportunité se présentait à lui.
Son mariage ne fut ni heureux ni joyeux. Le couple se supportait plus ou moins bien ; mais on ne divorçait pas en ce temps-là. Il noyait régulièrement dans l’alcool son trop-plein de désenchantement conjugal. Il ne fut absolument pas un homme autoritaire.
Il ne croyait  guère en Dieu, ne fréquentait les églises sauf pour les enterrements. Il se disait catholique parce qu’il avait été baptisé.  Et sa foi s’arrêtait là. Il ne lui resta plus que les conventions générées par le catholicisme régnant sur les mœurs campagnardes.
Il avait été vraisemblablement éduqué avec les hordes de préjugés de son époque et de son milieu social, mais il s’était débarrassé des pires. Je ne l’ai jamais vu ni entendu guidé   à mon égard par des préjugés ou par des idées convenues.
C’était plutôt un père gentil, pragmatique et bienveillant. Cependant,j’avais du mal à supporter son côté vantard, travers à cause duquel sa femme le traitait souvent de menteur en ma présence. Moi, je lui pardonnais volontiers ce défaut parce que je le connaissais et que j’en savais la cause :  elle remontait à son enfance et à son jeune âge : son très modeste milieu et le manque d’argent de son père a fait que, lorsqu’il se comparait à d’autres familles plus aisées que la sienne, il acceptait difficilement cette condition de pauvre, en souffrait et se réfugiait dans les fables bien plus avantageuses qu’il inventait.
C’était surtout un gros travailleur. Par contre et c’était bien dommage, il se flattait éhontément d’une gloire irréelle et se créditait d’attributs pécuniaires et d’honneurs scolastiques et sociaux chimériques.
Il avait dix-neuf à la déclaration de la guerre de 1939-1945. Il avait été mobilisé au service du travail obligatoire.
Il n’avait eu un seul enfant, il avait regretté de n’en pas en avoir eu au moins un autre. Mais sa femme ne voulait pas d’enfant.
Il aurait voulu faire des études, mais il passa seulement le certificat d’études, et il reporta son ambition ans celles futures de sa fille et de ses petits-enfants.

Moi, sa fille unique n’ai eu qu’un seul enfant, Olivier, qu’il connût de son vivant et avec lequel il appréciait de tenir son rôle de grand-père.
Petite, je le voyait peu souvent puisque ma mère et moi habitions chez ma grand-mère à environ deux cent kilomètres du lieu de son travail paternel. Il prenait le Cévenol tous les quinze jours pour nous rejoindre et pour venir passer ses congés. Je me souviens qu’il les employait à faucher les prés et à faire les fenaisons. Il s’accordait seulement une sieste dans le foin de la grange.
Quand j’eus douze ans, il passa son permis de conduire et acheta une 2  CV avec laquelle il me ramenait dans le lycée ponot où j’étais pensionnaire. Il l’utilisait aussi pour nous emmener en balade dans les environs.
En énumérant ces quelques faits, je ne dis pas grand chose. Je réalise qu’au fond je le connaissais peu.

Octobre 2020

 

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