Attila

Nous avons définitivement perdu sa trace l’été 1995. C’était le dernier été que nous passions à Granoux. Nous quittions les parages pour le sud espagnol.
La ferme devenue notre habitation était couverte d’un toit de lourdes lauzes, la façade cachée par la généreuse vigne vierge ampélopsis parthénocissus arrimait au mur les ventouses de ses vrilles qui  cachait le crépi ancien et solide. Spectaculaire en automne, elle flamboyait de pourpre de toute sa superbe couverture de feuilles rougeoyantes.
Nos enfants avaient l’âge de l’enfance. La cour herbeuse était leur espace privatif de jeux et le passage obligé de nos trois poules escortées du coq nain gris.
Devant la maison, passait une route villageoise.
Celle-ci ramenait et éloignait à intervalles réguliers un chien roux, nomade fidèle à Granoux, itinérant comme ces oiseaux migrateurs qui établissent leurs quartiers pour un temps compté en des lieux précis.
Il faisait une halte chez nous, se restaurait, s’abreuvait, emmagasinait une réserve de caresses et de cajoleries. Puis, il s’envolait comme il était venu sans crier gare.

D’où venait-il ? Où allait-il ? Nous ne le sûmes pas. Pourtant, j’avais essayé d’enquêter auprès des habitants mais ce fut vain.
Attila se contentait de surgir un jour et de s’éclipser un autre. Cette succession d’apparitions-disparitions resta une énigme.
Notre souvenir le garde donc toujours fringant et vagabond, épris de grands espaces, libre comme le vent qui emporte les navires au large.
C’était nous qui l’avions appelé Attila. Il me faisait penser au chef des Huns qui traversa pays et contrées en conquérant, arpentant infatigablement la steppe.
Je pense qu’il s’arrêtait chez nous parce qu’il y avait des enfants et parce que nous lui faisions fête, ce qu’il nous rendait bien.
Tout le temps où nous avons vécu à Granoux, il fut notre plus fidèle visiteur et le plus énigmatique.
Nous nous contentions du bonheur de nos rencontres que nous attendions, que nous espérions, dont nous nous inquiétions si elles tardaient.
Nous étions quelque peu admiratifs de ce chien bohême et sans maître. Nous respections sa soif de liberté, nous honorions son existence d’éternel errant.

Juin 2019

Publié dans Animaux | Laisser un commentaire

Juño, notre petite chienne

Nous habitions à ce moment là en Espagne, exactement à Molina de Segura, dans la communauté  de Murcia.
J’étais partie dans ce pays avec ma famille pour un  congé de mobilité que m’avait accordé l’Education Nationale  afin d’y enseigner le français et  passer parallèlement une maîtrise de français langue étrangère.
Nous avions loué dans le quartier Los Conejos, une maison sur un terrain fermé par une clôture de  fer forgé. Cette province de Murcia jouxte celle d’Andalousie, au sud est du pays et se trouve non loin d’Almeria, dans ce qu’on nomme le jardin de l’Espagne.
La région connaît une sécheresse forte et comble de paradoxe, beaucoup de maisons possèdent une piscine.
Dans la rue devant chez nous vagabondaient plusieurs chiennes abandonnées et assoiffées, couvertes de tiques, qui pullulaient. Je leur remplissais d’eau des bidons et les posais à l’extérieur pour qu’elles étanchent leur soif.
Certains Espagnols manifestent de la fierté pour leurs taureaux et corridas mais étalent   leur indifférence pour ces chiens laissés à l’errance. Combien ai-je rencontré de leurs cadavres écrasés sur la route menant de Molina à Murcia qui restaient sur le bord, en plein soleil, proie de choix pour les mouches voraces.
Un jour, une toute petite chienne, jeune, genre ratier, est arrivée dans notre quartier. Comme son gabarit réduit lui permettait de se faufiler entre deux montants de la clôture, elle pouvait entrer facilement  dans notre propriété, d’autant que nous l’accueillions bien et la nourrissions.
Elle s’est vite installée chez nous.
Je me souviens qu’elle avait un jour saisi entre les dents une peluche appartenant à  notre fils Félix qui avait alors trois ans et qu’elle courait chez le voisin pour que je la poursuive. Fantasque comme tous les jeunes chiots, elle adorait s’amuser.
J’avais décidé au bout d’un ou deux mois de l’adopter et la ramener avec nous en France lorsque nous y reviendrions si personne ne la réclamait. Je l’avais dit à ce voisin. Il s’est aussitôt exclamé : « Estas loca ! Qué feo, este perro ! » ( «  Tu es folle ! Qu’il est moche, ce chien ! »
C’était une toute petite chienne à la queue très courte, au pelage ras et blanc tacheté de marron. Elle avait des yeux globuleux qui sortaient un peu de la tête et nous pouvions aisément la porter dans les bras. Elle tenait très peu de place.
Je lui avais choisi le nom de Juño  pour sa consonance locale…
C’est ainsi qu’elle est revenue avec nous en France pour notre grand bonheur, et je pense pour le sien, cette petite réfugiée clandestine.
Les enfants l’ont adoptée dès le début, surtout Félix le plus jeune.
La première année, après avoir pris la poudre d’escampette de la maison, elle s’est fait heurter l’arrière train par un véhicule. Comme il était vingt heures et que les vétérinaires ne se déplacent pas hors des heures diurnes d’ouverture, je l’ai plâtrée d’argile verte,  l’ai posée sur un fauteuil et attendu le lendemain. Au réveil, elle allait mieux. J’ai donc continué les emplâtres et le vétérinaire n’a plus été justifié.
L’année suivante, j’ai reçu ma mutation pour Raiatea en Polynésie. Comme les animaux devaient recevoir une multitude de vaccins et faire six mois de quarantaine et que je trouvais qu’un tel traitement pourrait l’anéantir, j’ai demandé à des connaissances de la garder. Deux ans plus tard, nous sommes revenus en Haute-Loire. Quand elle nous a revus, elle a manifesté une telle joie en retrouvant mon mari que c’en est devenu mémorable.
Ma mère m’a alors proposé de la garder avec elle jusqu’à notre retour en métropole, ce dont je lui sais grand gré.
De temps en temps, elle se mettait à aboyer de façon lancinante sans raison. C’était une sorte de chant qui se répétait…
A Pont d’Alleyras où elle passait les vacances avec nous, elle avait rencontré Mickey, le chien de la Beloune, un fox-terrier qui s’était amouraché d’elle, au point de monter sur le toit du moulin pour ses beaux yeux. Ils ont conçu une portée ensemble malgré la culotte de chasteté que lui avait cousue ma mère et les déodorants que j’avais vaporisés sur les deux chiens. Mon mari utilisait le terme   belle-mère de Juño en  parlant de la Beloune. Cette belle dame aux jolis cheveux blancs et agréable aimait les animaux. Elle est malheureusement décédée et sa présence manque au village.
Juño avait déjà conçu une première portée avec un jeune boxer; en était issue Princesse, une chienne particulièrement jolie. Les petits de Juño étaient si beaux qu’il a suffi que nous sortions avec eux pour trouver des gens qui les adoptent.
Juño nous a accompagnés partout. Elle avait la détestable manie de se coucher sur la route dans le virage du moulin. Combien de conducteurs mécontents ai-je entendus pester contre elle mais personne ne s’est hasardé à lui faire de mal. Comme quoi, les chauffeurs du coin savent être sympas et tolérants.
Quand je faisais du vélo, j’avais mis des sacoches en tissu dans lesquelles elle s’asseyait lorsque je partais en balade ou faire les courses.
Comme il y a en été beaucoup de crapauds sur la route qui se font écraser par les véhicules, elle aimait se rouler dans leur fange.
Quelques années plus tard, la vieillesse aidant, elle est morte. Nous l’avons enterrée au moulin, la mort dans l’âme.
Nous ne l’avons pas remplacée, sa disparition fut trop dure.

Juillet 2019

 

 

 

Publié dans Animaux | Laisser un commentaire

Le chat

Félin dit domestique à tort, cet animal familier reste un étranger pour les humains. Le chat conserve sa part de mystère, son indépendance forcenée, son rythme de vie tout à fait différent de celui de ses maîtres.
Un de nos chats vient ronronner, se frotter contre mes jambes, se blottir contre moi et l’instant d’après, il stoppe soudain ce  câlinage pour partir, dédaigneux et indifférent, sans jeter le moindre regard derrière lui. Il a plus urgent et important à faire et peut sans ménagement, me donner un petit coup de griffe pour mettre fin à mes minauderies.
Il aime le confort que lui procure notre domicile, étrange petit animal qui vit surtout la nuit, qui chasse relativement peu, qui vide sa litière par des pétarades bruyantes.
Il a vraiment peu de points communs avec ses hôtes hormis  le moelleux, le douillet, la douceur d’un logement huppé. Il a les goûts de luxe des grands bourgeois.
Comme tous ceux de son espèce, le chat éprouve le désir de s’encanailler.  Régulièrement, il prend la poudre d’escampette pour s’en aller courir la souris ou le petit gibier. Mais par-dessus tout, il adore courir le jupon près des gouttières et faire la cour aux minettes grimpées sur les toits. Il s’abandonne alors dans les nuits orgiaques de son sabbat.
Éreinté, rompu, le poil en bataille, parfumé de senteurs félines, l’innocent revient au bercail avec les yeux sournois de celui qui voudrait qu’on lui donne le Bon Dieu sans confession. S’il devait raconter ses débauches nocturnes, ses hôtes en seraient outrés.
L’imposteur file aussitôt s’affaler sur un fauteuil rembourré ou sur un coussin moelleux et récupère de sa nuit de turpitudes, impassible à l’agitation de la maison. Il rêvera à ses conquêtes, reprendra des forces avant de reprendre la clé des champs à la première occasion venue.
Ne nous y trompons pas, le greffier n’est ni dissimulateur ni hypocrite, il adopte simplement le comportement que nous lui édictons. Il se conforme à vivre sa vie de chat, seigneur en pantoufle dans son chez lui. Par contre, il sera petit fauve dès qu’il franchira la chatière. Il suit la loi de la nature qui régit sa détermination génétique. Confort et dépravation le régissent.
Le greffier est le compagnon des écrivains. Il se pose sur leurs genoux ou sur leur bureau. Leur attirance n’est pas un hasard. Ecrire est un exercice difficile, laborieux et parfois douloureux. L’écrivain doute, cherche, s’interroge, remet sans cesse son ouvrage en question, modifie sa phrase, précise ses mots et ses pensées, remet cent fois le traval sur son métier.
La présence à ses côtés de l’animal silencieux et affectueux paraît le réconforter et lui apporter sérénité et apaisement, peut-être à cause de son calme, sa grâce. Le chat doit se retrouver tranquille près de cette personne assise et pensive, maniant la plume et s’interrompant pour une caresse à la boule de poils. Ce curieux échange reflète la connivence de ces insolites couples.
Le chat se comporte en être libre de penser, bouger et vivre sans aucune contrainte ; il n’a ni Dieu ni maître. C’est sans doute une raison pour laquelle je l’apprécie. Il mène sa vie, se moque des convenances, des conventions, des bonnes manières. La démarche fière, la queue dressée, il taille sa route à sa guise. Il fait fi de toute contrainte et se rebelle en ce cas. L’homme n’a pas réussi à modifier sa nature.
Il mérite bien cet hommage.

Juillet 2019

Publié dans Animaux | Laisser un commentaire

Joël

Joël et moi nous sommes mariés en août 1970; il avait vingt-trois ans et moi dix-huit.
Je voulais quitter la maison familiale où je me sentais enfermée, vivre une vie sans entrave, en un mot être libre et sans joug.
Il aimait les voyages et avait pas mal bourlingué quand je l’ai rencontré.
Nous voulions voyager, mener une vie post-soixante-huitarde.
Nous sommes vite partis en Belgique, d’abord à Bruxelles où est né notre fils Olivier en novembre 1973 puis à Ottignies-Louvain-la-Neuve. Nous y avons été heureux.
Notre chien Djex, un gentil malinois, faisait partie du voyage.
Nous nous sommes séparés en 1982. Nous avons seulement divorcé en 1989, après qu’Alice soit née.
Hormis quelques années durant lesquelles j’avais coupé le contact avec Joël après mon accident, j’avais continué à le rencontrer, parfois avec sa compagne Michèle qui a longtemps vécu avec lui ou pour retrouver notre fils parti loin pour travailler lorsqu’il venait en vacances.
Nos coups de fil réguliers me manqueront, son absence me  sera un immense vide. Car on ne ne passe pas impunément dix ans de sa vie avec quelqu’un sans en être à jamais marquée de cette empreinte.

Avant qu’il ne soit réduit en cendres, nous étions neuf à nous être réunis autour de son cercueil, neuf fidèles à notre attachement à Joël.
Olivier, malgré son émotion a lu ce texte:

« Ce texte a été rédigé conjointement par Viviane et moi, Olivier. Viviane a trop d’émotions, ce qui la fait pleurer et toi tu ne voulais pas qu’on pleure, bien au contraire tu voulais de la joie.
Joël, tu t’es éteint jeudi 23 juin 2019, à 20H 50, moins de deux heures après que nous t’ayons quitté, alors que tu reposais paisiblement, très calme, sans souffrance et endormi dans une chambre ensoleillée. Tu avais fait dans l’après-midi de longues pauses respiratoires dans son «sommeil».
Nous savions que c’était la fin, et toi aussi, tu le savais. Tu la souhaitais cette fin, tu l’avais demandée avec grande insistance et répétée car pour toi, c’était ta solution à tes souffrances. Tu as montré là un grand courage, un très grand courage, dont peu de gens sont capables. Et là, tout le monde te respecte.
Il y a neuf ans, un dernier infarctus t’a frappé  durant lequel tu avais survécu seul, chez toi, six heures durant, après tes deux coups de téléphone au SAMU.
Malgré la répétition et l’instance de tes SOS, le SAMU n’est venu te chercher que six heures après!
Ce retard de prise en charge avait causé de gros dégâts… Le pronostic de survie moyen de quatre ans évoqué pour un insuffisant cardiaque, tu l’as pourtant doublé. Là encore, quelle leçon de courage tu as su nous montrer !
Tu as encore pu voyager, au Maroc et en Asie dont tu gardes plein de souvenirs.
Ton dernier voyage date de Noël dernier, destination Agadir, le soleil comme tu l’aimais. Tu m’y avais retrouvé, car malgré nos différences, tu étais si attentionné, tu te souciais de moi et tu me chérissais tant…
Malheureusement, ton fragile édifice vacillait, les médicaments faisaient de moins en moins d’effets, les hospitalisations se succédaient. Tu en avais marre de cette faiblesse et de cette incapacité ! Tu essayais de rêver à des voyages mais la réalité te rattrapait. Tu recherchais une solution sans souffrance pour mettre fin à ton calvaire.
Ce jeudi 23 mai au matin, Viviane et moi étions à Gabelon, chez toi, dans ta maison que tu avais retapée et où Michèle t’avait accompagné de longues années.
Contre le mur de la grange, les corêtes du Japon illuminaient les pierres le leurs pompons jaunes. Les fraisiers du petit jardin étaient en fleurs. Tu aimais les fraises sucrées avec un peu de vin.
Devant la maison, sur la route, un lilas mauve fleurissait.
Quelques jours avant, nous avions eu le temps de nous parler : tu nous avais dit de ne pas être tristes car tu avais vécu une belle vie remplie d’aventures et d’expériences. Mais nous avons le droit d’être tristes car on n’est pas toujours maîtres de ses émotions.
Tu demeures en nous, fantasque, surprenant, obstiné, indépendant, cultivé, ouvert et anticonformiste, avec ton envie de prendre plaisir de l’instant présent et avec une intelligence et une analyse hors du commun.
Tu nous as dit qu’un passage sur terre t’avait suffit et que tu ne voulais pas que quoi que soit de ton corps revive sur terre.
C’est pour cette raison là que nous réalisons ta volonté d’incinération par laquelle tu seras, maintenant et à jamais réduit en poussières.
Il nous restera de toi plein de bons souvenirs, de voyages insolites en bateau, de passion pour l’apiculture, des talents de bricolages…,
L’affection précieuse que nous avons conservée contre vents et marées,
Nos coups de fil réguliers, nos conversations que tu entrecoupais parce que tu n’arrivais plus à respirer.
Il nous restera de toi le lien que nous avons su sauvegarder, de tendresse marqué, lien  que tant d’autres ont fermé dans des coffres rouillés.
Il nous restera de toi, blottis dans notre petit jardin secret, une fleur oubliée qui ne s’est jamais fanée.
Ce que tu nous as donné, dans tes amis fleurira.
Il nous restera de toi ce que tu nous a offert et qui n’a pas de prix car il est singulier et unique.
Il nous restera de toi ce que tu as perdu et que tu as attendu plus loin que les réveils.
Ce que tu as souffert, par d’autres un jour se payera.Celui qui perd sa vie, qui sait ce qu’il en adviendra ?
Il restera de toi une larme tombée,
Un sourire germé sur les yeux de l’amitié.
Il nous restera de toi ce que tu as planté,
Et que tu as partagé avec ceux que tu aimais.
Ce que tu as semé, en d’autres germera…
Joël, nous te souhaitons, comme le souhaitait Maurice, un ultime merveilleux voyage dans l’au-delà.
Repose en paix. »

Juin 2019

 

 

 

Publié dans Famille et proches | Un commentaire

Une partie de ma famille assiste à un mariage



Beaucoup de personnes me sont inconnues.
Néanmoins, en haut à gauche se trouvent Jean-Pierre et Victorine Archer (mes grands-parents maternels). On voit que Victorine est bien plus grande que son mari.
A côté de Victorine, la tante Marie était l’aînée des enfants Archer; on l’appelait La Lousette, plus précisément Marie Archer épouse de Louis Neyraval qui n’apparait pas sur la photo.
A côté de la tante Marie suit le couple André et Berthe Sarette née Archer.
Berthe côtoie sa mère Delphine Joussouys épouse Archer remarquable à sa coiffe blanche ou bien sa soeur Meyronine.
Le dernier en haut à droite qui porte un accordéon, qui est-il ? Peut-être simplement un accordéoniste présent à ce mariage.

Sur le rang en dessous, de gauche à droite, Gabrielle Archer était la plus jeune des enfants Archer.
Qui pouvait être sa voisine ?
Le couple suivant est inconnu pour moi.
Suit Frédéric Archer ou Baptiste Sarette ?
Enfin, la dernière du rang est Nini Vigouroux, la femme de Camille.

Au premier rang et assis, se gauche à droite, Rosa Cham était de blanc vêtue.
A côté d’elle, se tenait Alfred Berbonde.
Viennent les mariés, Pierre et Rosalie Archer.
Suit aussi de blanc vêtue Berthe Cham ou Marie Sarette.
André Roux ou Charpentier était le dernier.

J’ai noté ici tous les noms qu’avait écrits ma mère Jeanne derrière cette photo de groupe mrise un jour de mariage.
Elle date des années 1921-1926.

Juin 2019

Publié dans Famille et proches | Commentaires fermés

Tabou : le droit de mourir

https://buzztele.com/le-replay-dossier-tabou-droit-de-mourir-un-tabou-francais-du-mercredi-22-mai-2019/

89 % des Français favorables à la légalisation de l’euthanasie ? Dans un contexte tendu, où « l’affaire Vincent Lambert », devenue emblématique de la fin de vie, divise l’opinion, M6 diffuse l’émission « Droit de mourir : un tabou français », le 22 mai 2019.

Thèmes :

Illustration article

Sylvie est atteinte d’un cancer incurable. Sa plus grande hantise n’est pas de mourir mais de connaître « la déchéance ». Pour l’éviter, elle prépare son euthanasie en Belgique, épaulée par son mari. Comme elle, chaque année, des centaines de Français partent à l’étranger pour mettre fin à leur jour « avec dignité ». Dans un contexte tendu, où la bataille juridique sur la poursuite des soins prodigués à Vincent Lambert divise la famille et la classe politique, M6 consacre une émission sur le droit de mourir en France. Bernard de La Villardière présentera Dossier Tabou, le 22 mai 2019 à 21 heures. Un documentaire percutant d’Olivier Pinte, sur une question plus que jamais au cœur de l’actualité.

Profils variés

Durant un an, des journalistes ont suivi ces personnes pour comprendre leur choix. Marie-Louise, 105 ans, « entend de moins en moins bien et voit mal ». Fatiguée de vivre et se sentant « inutile », elle souhaite en finir. Après de longues discussions, sa fille a accéder à sa requête : l’accompagner en Suisse pour un suicide assisté. A 75 ans, Hélène souffre de douleurs articulaires, comme bon nombre de personnes âgées. Sa crainte : devenir dépendante dans quelques années et terminer sa vie en maison de retraite. Des médecins belges lui ont d’ores et déjà accordé le droit d’être euthanasiée, le jour de son choix. Mais l’âge et la maladie ne sont pas les seuls facteurs déclencheurs, le handicap aussi… A 32 ans, Amy souffre de dépression et a fait plusieurs tentatives de suicide. Sa psychiatre lui a donné son accord pour être euthanasiée en Belgique. Ariane Bazan, professeur de psychologie à l’université de Bruxelles, crie au scandale et veut faire changer la loi, trop permissive selon elle. La polémique secoue actuellement les hôpitaux et de nombreux médecins se demandent s’il faut continuer à accepter d’euthanasier les personnes avec des troubles psychiques.

Cadre légal selon les pays

De plus en plus de Belges choisissent de se faire euthanasier : ils sont passés de 2 028 en 2016 à 2 309 un an plus tard. Pour se faire, ils doivent être capables d’exprimer leur volonté, se trouver dans une situation médicale sans issue et faire état d’une souffrance physique et/ou psychique « constante, insupportable et inapaisante ». Les Pays-Bas, le Luxembourg, la Colombie et le Canada l’ont également légalisée. La Suisse, un Etat australien et six Etats américains autorisent le suicide assisté ou « mort volontaire assistée » (MVA). Le patient s’injecte lui-même le produit létal sous le contrôle d’un médecin. En France, c’est illégal mais la loi Claeys-Leonetti (2016) s’oppose à toute forme « d’acharnement thérapeutique » et a instauré la sédation terminale « profonde et continue » « lorsque le patient ne peut exprimer sa volonté ». Les médecins ont alors la permission de l’endormir pour qu’il demeure inconscient, jusqu’à sa mort. C’est la procédure qui avait été entamée le 20 mai 2019, par le médecin de Vincent Lambert, ancien infirmier de 42 ans, tétraplégique et dans un état végétatif depuis 2008 suite à un accident de voiture (article en lien ci-dessous). Elle a finalement été suspendue après un ultime recours en justice de ses parents, opposés à l’arrêt des soins. Cette loi renforce également le dispositif des « directives anticipées ». Ainsi, toute personne majeure peut faire une déclaration écrite pour préciser ses souhaits concernant sa fin de vie. Ce document aidera les médecins à prendre une décision, le moment venu, en cas d’incapacité de s’exprimer. Pourtant, seuls 14 % des Français l’ont déjà rédigée et 42 % n’en avaient pas connaissance (Ifop-Alliance Vita).

Les Français favorables à l’euthanasie

Autre chiffre saisissant : 89 % des Français seraient favorables à la légalisation de l’euthanasie (Sondage Ifop pour La Croix) et plus d’un sur trois pensent qu’ils « devraient avoir la possibilité de disposer de ce droit quelles que soient leurs conditions de santé » (Ipsos 2019). Mais s’ils changeaient d’avis ? Au centre de soins palliatifs « La maison », dans le village provençal de Gardanne, le corps médical soulage la douleur et accompagne les patients dans leurs derniers instants. A leur arrivée dans le centre, de nombreux malades exprimaient leur souhait d’en « finir vite », certains envisageaient même l’euthanasie à l’étranger mais, une fois leur douleur correctement prise en charge, ils ont changé d’avis. C’est le cas d’Alexandre atteint d’un cancer du poumon, qui savoure désormais chaque moment avec ses proches. Problème : l’accès aux soins palliatifs reste très inégalitaire, moins de la moitié des malades en fin de vie en bénéficieraient. L’une des raisons qui poussent 4 000 Français par an à pratiquer des euthanasies clandestines ? *

* Enquête INED 2012

P

Publié dans Santé et malvoyance | Laisser un commentaire

Paris brûle-t-il ?

Je reprends ici un texte du philosophe Michel Onfray (Sur MichelOnfray.com, rubrique “Interventions hebdomadaires”, 19 mars 2019). ) 

« On l’aura désormais bien compris, en matière de crise des gilets-jaunes, Macron joue la pourriture… C’est bien sûr une option éminemment dangereuse.  C’est celle de la ville dont le prince est un enfant… Elle peut sembler rentable à cet enfant-roi qui sait que, dans la logique binaire installée par ses grands prédécesseurs, tout a été fait pour qu’aux présidentielles le choix final oppose un candidat maastrichtien et un autre qui ne l’est pas – le premier présentant le second comme le chaos fasciste. De ce fait, pareille logique contraint à porter au pouvoir n’importe quel homme lige de l’Europe maastrichtienne. Il est l’un des serviteurs de ce pouvoir-là et s’en sait fort. Mais c’est la force d’un domestique.
Voilà pour quelles raisons, dans le chaos actuel, la liste macronienne arrive malgré tout en tête des intentions de vote aux prochaines élections européennes. De sorte qu’après dix-huit semaines de mépris, d’insolences, d’insultes, de désinformation, de fausses nouvelles, de morgue, d’injures, d’offenses, d’affronts à l’endroit des gilets-jaunes, Macron persiste dans une communication dont il sait qu’elle lui est rentable : pendant que Paris brûle, que des banques sont incendiées, que le Fouquet’s est en flammes, qu’un feu dans un immeuble menace de faire périr ses habitants, que les échauffourées sont démultipliées, que des leaders pilotés en sous-main par des politicards appellent désormais à l’insurrection violente, que les mêmes souhaitent une convergence des luttes entre Blacks Blocs et “gens des cités” sous prétexte de gilets-jaunes, que l’arrivée en masse de Blacks Blocs est annoncée par le ministère de l’Intérieur sans que rien ne soit fait en amont pour les empêcher de nuire,  Emmanuel Macron skie… Le roi fait du ski ! En compagnie de sa femme, de sa famille, de ses amis, peut-être même avec son ami Benalla, il fête la vie à grand renfort de raclette et de fendant! Tout va bien à Versailles…
Pourquoi en effet devrait-il se ronger les sangs ?
Car, si la dissolution de l’Assemblée nationale avait lieu, Macron sait bien qu’il resterait président de la République.   Son obligation constitutionnelle et politique se limiterait à nommer un Premier ministre issu de la nouvelle majorité… qui ne manquerait pas d’être macronienne !
Si, par une très improbable extravagance, le Rassemblement national arrivait en tête de ces élections législatives après cette hypothétique dissolution, Macron nommerait Marine Le Pen à Matignon. Le premier travail de cette dame serait de faire du Chirac des années 80 en prenant bien soin de ne toucher ni à l’euro, ni à l’Europe libérale, ni à Maastricht et de n’envisager en aucun cas un Frexit, – elle a déjà prévenu…  Ajoutons à cela que, conditionnée par des années de propagande, la rue refuserait cette nomination après que les médias aux ordres eussent fait fuiter le projet : Macron aurait alors la rue pour lui… Pour éviter pareil scénario, il pourrait alors préférer Dupont-Aignan qui arriverait en courant pour occuper le poste. La réélection de Macron lors des présidentielles suivantes serait assurée.
Si Macron démissionnait, ne rêvons pas, il sait également que ni le Parti socialiste, qui à cette heure confie les clés européennes du parti de Jaurès à Raphaël Glucksmann qui n’en a pas même la carte, ni la France insoumise, qui a montré en boucle sur les médias un Mélenchon psychiquement problématique, ni le parti de Wauquiez, qui tente de survivre en exhibant une chimère politique faite d’un jeune philosophe catholique flanqué de quelques chevaux de retour du sarkozysme guère encombrés par la morale catholique, ne sont à même de lui succéder à l’Élysée.
Tout va donc très bien pour lui.
Choisir le pourrissement, parce qu’on sait qu’il fera notre affaire, même si tout cela dessert le petit peuple, les pauvres, les miséreux, les sans grades et tous ceux qui constituent le fond ontologique de la rébellion des gilet-jaunes, c’est agir comme Attila ou n’importe quel autre chef barbare: c’est opter pour la politique de la terre brûlée. Après moi, ou sans moi, ou hors de moi, le déluge !
C’est donc prendre en otage les Français en croyant qu’ils sont là pour nous et non qu’on se trouve là pour eux.  Cet homme qui fait semblant de placer son quinquennat sous les auspices de Jupiter et du général de Gaulle le place finalement sous celui de Peter Pan, cet enfant qui ne veut pas grandir.
Pour qui prend-il les gens ?
Il a d’abord méprisé les maires, puis il a prétendu qu’ils étaient le sel de la démocratie, avant de partir à leur rencontre pour leur faire la leçon comme un instituteur d’antan avec sa classe d’élèves en blouse et aux ordres. Les premiers magistrats, choisis et triés sur le volet par les préfets payés pour relayer la politique du Président, ceints de leur écharpe tricolore, n’en sont pas revenus que le chef de l’État daigne monologuer devant eux pendant des heures.
Il a ensuite méprisé les Français, des Gaulois rétifs aux changements, des râleurs éternellement rebelles, des crétins incapables de comprendre la nécessité des changements voulus par sa majesté, au contraire des peuples luthériens du nord de l’Europe, avant d’organiser de faux débats, vrais monologues, tout en délaissant son métier qui est de présider la France et non de militer pour lui-même, sa cause et son succès aux prochaines élections européennes.
Il a enfin méprisé les intellectuels qui ne lui léchaient pas les bottes avant d’en inviter une soixantaine triée sur le volet -il est intéressant d’ailleurs de voir qui a été convié. Frédéric Lordon, gauchiste en chef, mais subventionné par le contribuable via le CNRS où il est directeur de recherche, l’aurait été et a bruyamment fait savoir qu’il n’irait pas. Michel Wieviorka, “sociologue” mais est-ce vraiment le cas pour ce monsieur qui affirme sans barguigner sur Canal+ que le A entouré d’un cercle est un symbole d’extrême-droite, fait bien sûr partie des élus. Après avoir dit qu’il n’y avait pas de culture française, Macron invite donc six dizaines de ses représentants pour débattre avec eux sur France-Culture, haut lieu de liberté intellectuelle s’il en est. Gageons que débattre avec soixante personnes à la fois le contraindra à une performance longue d’une quinzaine de jours non-stop, à défaut, cette rencontre ne sera rien d’autre qu’une danse du ventre présidentiel devant une assemblée captive. A moins qu’on lui offre la grille d’été sur cette chaîne du service public, le créneau est disponible, je crois, après qu’il eut été occupé pendant seize années par un philosophe viré par ses soins.
Il méprise les gilets-jaunes depuis le début et traite leur souffrance par l’insulte : antisémites, homophobes, racistes, xénophobes, incultes, illettrés, avinés, fascistes, lepénistes, vichystes, pétainistes, tout est bon qui permet de dire à ceux qui se sont contentés de manifester leur souffrance sociale qu’ils sont des salauds de pauvres. Cette maladie sociale que sa politique maastrichtienne brutale diffuse comme une épidémie foudroyante est traitée par lui avec arrogance, suffisance, provocation. A quoi bon, sinon, s’afficher en train de boire un coup avec ses amis en terrasse dans une station de ski à l’heure même où Paris brûle ?  Plus cynique que cela, tu meurs…
Choisir l’humiliation n’est pas de bon profit. Il faut être un demeuré fini pour l’ignorer. L’un de ces soixante intellectuels choisis par le prince pour lui servir de miroir devrait offrir à ce faux intellectuel vrai cynique un livre que Marc Ferro a publié en 2007 et qui s’intitule “Le Ressentiment dans l’histoire”. Ce livre est rapide, indicatif et vite fait, on l’aimerait avec mille pages de plus tant ses intuitions et ses informations sont justes. Quelle est sa thèse? On n’humilie jamais impunément les peuples et l’avilissement un jour génère une réplique toujours.
A quoi peut bien ressembler cette réplique ?
Personne ne peut imaginer que ce fameux débat puisse accoucher d’autre chose que d’une souris. Macron avait prévenu dès le départ que le bavardage national allait avoir lieu mais qu’à son issue, il n’était pas question de changer de cap. A quoi bon, dès lors, un débat si l’on fait savoir en amont qu’il ne changera rien à l’essentiel ? On ne pouvait mieux avouer qu’il s’agirait de parler pour ne rien dire.
Il a nommé des médiateurs, des coordinateurs, des animateurs, il a créé un dispositif pour faire remonter, centraliser, synthétiser les demandes exprimées dans des Cahiers de doléances aux marges étroites et aux contenus guindés, il a trouvé des budgets pour financer tout ça, il a parlé tout seul en prétendant qu’il dialoguait, il a saturé les médias avec sa présence logomachique, il a voyagé partout en France et s’est montré dans les endroits les plus improbables de la province, il s’est fait annoncer et il est venu, il est venu sans se faire annoncer, il a pris des notes devant les caméras qui en profitaient pour effectuer un gros plan rentable d’un point de vue de la communication – cet homme écoute attentivement se disait le péquin moyen, la preuve, il a sorti son stylo… –, il a tombé la veste, mouillé la chemise, fait des bons mots, il a même, rendez-vous compte, pris place auprès d’un gilet-jaune qui arborait sa fluorescence à côté de lui… Mais on le sait, tout ça ne servira à rien puisque le cap, qui est le bon, sera maintenu !
Ce grand enfumage procède de ce qu’en son temps Ségolène Royal avait appelé la démocratie participative sans s’apercevoir que la nécessité de recourir à ce pléonasme était bien la preuve qu’en démocratie le peuple avait cessé de participer… C’est la même personne, Ségolène Royal, qui avait recruté et appointé le scénariste des Guignols de l’info afin qu’il lui trouve des petites phrases assassines pour truffer ses discours et qui soient susceptibles d’être retenues et reprises par les journalistes. Déléguer la démocratie participative à un guignol, fut-il de l’info: tout était dit, déjà…
A quoi bon partir à la rencontre des gens dans les sous-préfectures pour leur demander ce qu’ils souhaitent quand on aspire à la magistrature suprême de la Cinquième République, comme madame Royal en son temps, voire quand on s’y trouve, comme monsieur Macron aujourd’hui ? La réponse est simple : pour les images des journaux de vingt-heures, il faut en effet laisser entendre par ces mises en scène qu’en choisissant de se trouver au centre d’une assemblée réunie en rond autour du mâle dominant qui feint de jouer le rôle de Gentil Organisateur du Club Med, on écoute, on se renseigne, on prend des avis, on descend dans l’arène, on n’a pas peur, on va au contact et, surtout, qu’on est proche des gens…
On peut ne pas souscrire à cette thèse de communicant d’un niveau Bac moins cinq. Car, une personne qui aspire à ce poste ou, pire, qui s’y trouve déjà et a malgré tout encore besoin de ces rencontres pour savoir ce que pense le peuple avoue clairement de la sorte qu’il ignore la vie de ceux dont il souhaite administrer l’existence et, de ce fait, qu’il ne mérite pas son poste sinon de candidat encore moins de premier élu de la Nation.
Macron dit qu’il écoutera mais n’en fera rien, il l’a dit lui-même; il organise à grand renfort de médias complices cette rencontre sous prétexte d’apprendre ce que veut le peuple; or, les souhaits des gilets-jaunes sont connus depuis le premier jour, bien avant que la pourriture voulue par le chef de l’État ne s’y installe.
Roi de la manœuvre, avec ce Grand Débat national, Emmanuel Macron a créé la diversion parce qu’il en avait besoin pour jouer la carte du pourrissement. Toute semaine passée sans que les gilets-jaunes ne parviennent à s’organiser jouait en sa faveur. C’était autant de temps utile pour organiser la riposte non pas politique mais policière, qui plus est de basse police : laisser les casseurs agir, laisser faire les dépavages, donc laisser les pavés voler, laisser les Blacks Blocs taguer et piller, laisser les casseurs des banlieues se joindre à ces Black Blocs afin que quelques-gilets-jaunes s’y agrègent afin de disposer d’images de vandalisation à associer aux gilets-jaunes : les Champs Élysées, parfait, l’Arc de Triomphe, mieux encore, des incendies, super, des voitures retournées et en feu, génial… Roulez BFM & C° ! Entre deux soirées en boîtes de nuit, le ministre de l’Intérieur, couvert par les médias, dénonçait ce que le pouvoir avait laissé faire: c’est ainsi qu’on instille le virus dans un corps social. Il suffit ensuite de laisser faire : incubation, fièvre, symptômes, la maladie est bel et bien là, il n’y a plus qu’à attendre qu’elle progresse, qu’elle empire, puis souhaiter que la mort soit au rendez-vous. Voilà la stratégie de Macron, elle lui permet, en attendant le trépas, d’aller aux sports d’hiver tout en sachant que pareille activité n’est réservée qu’aux privilégiés de cette société malade. Cynique, arrogant, prétentieux, sûr de lui et de sa méthode, quand Paris brûle, il skie…
Mais, à la manière d’un apprenti sorcier, cet homme qui a lâché les virus pour contaminer ce corps social des gilets-jaunes a pris le risque d’une infection bien plus grande. Quand son Grand Débat va accoucher de réformettes sociales (pourquoi pas le retour à 90 km/h sur certaines routes de campagne dont la réglementation en la matière pourrait être rendue aux conseils départementaux ou régionaux comme un signe qu’on donne à la France périphérique le pouvoir qu’elle souhaitait lui voir revenir…), ou de réformes techniques en matière de fiscalité (auxquelles personne ne comprendra rien, sauf les professionnels des impôts), quand il décevra avec des réformes en trompe l’œil (du genre: faux référendum qu’in fine les élus contrôleraient par des dispositions techniques leur permettant de reprendre d’une main ce qui aurait été donné de l’autre), quand, donc, les gilets-jaunes verront que le Président leur offre finalement de la poudre aux yeux pour tout traitement de leurs blessures, alors le ressentiment sera plus grand encore – et avec lui la colère majuscule.
Et que fera-t-il de cette colère décuplée lui qui a déjà répondu à une moindre colère par une vague de répression tellement disproportionnée que le Haut-Commissariat aux droits de l’Homme à l’Organisation des nations unies, via  Michelle Bachelet qui fut présidente du Chili, lui a fait savoir qu’il installait la France dans le pays qu’internationalement on remarque pour son non-respect des droits de l’Homme ?
La même Michelle Bachelet a formidablement résumé la nature du mouvement des gilets-jaunes en affirmant: « En France, les gilets-jaunes protestent contre ce qu’ils perçoivent comme une exclusion des droits économiques et de la participation aux affaires publiques. » Pour Emmanuel Macron, on sait qu’il n’en est rien et qu’il s’agit bien plutôt d’un mouvement de factieux d’extrême-droite homophobes, racistes, antisémites, climato-sceptiques et conspirationnistes – autrement dit: une offense faite à sa propre personne…
J’ai eu recours à l’histoire de l’apprenti sorcier. Rappelons comment elle se termine chez Goethe: le jeune sorcier a besoin de son vieux maître qui arrive pour arrêter le délire. Sauf que, dans notre réalité, il n’y a pas un vieux maître sage en attente (que Sarkozy & Hollande ne rêvent pas…), mais de jeunes sorciers aussi dépourvus de cervelles que le président de la République. C’est désormais violence d’État contre violences populeuses.
Le peuple est mort étranglé par Macron en dix-huit semaines. Ce populicide en chef lui a préféré la populace qui lui doit sa généalogie. La populace, c’est le peuple moins son cerveau, c’est la foule reptilienne, la masse acéphale, un corps sans tête, un Léviathan conduit par les instincts; elle est l’animal aux babines retroussées, aux crocs menaçants, aux griffes sorties; elle est faite d’hommes au cortex grillé -elle est aussi et surtout le meilleur ennemi du peuple.
Pour empêcher la naissance de cette bête enragée désormais très dangereuse, il suffisait d’écouter le peuple, de l’entendre dès les premiers jours et de lui répondre dignement. C’eut été dans la logique du contrat social qui lie le chef et son peuple par la grâce d’un transfert de souveraineté républicaine synallagmatique – et non unilatéral donc despotique.
Au lieu de cela, comme un vulgaire tyranneau de république bananière, il a lancé sa soldatesque. Une partie du peuple s’est retirée pour laisser place au ressentiment pur et simple de la populace. La bonhomie des ronds-points a laissé place à la logique incendiaire. Avec ce poison d’une hyper toxicité qu’est le ressentiment, quelques gouttes suffisent pour abattre une civilisation qui se trouve dans l’état de la nôtre. Loin du général de Gaulle, Emmanuel Macron prend le risque de laisser son nom dans l’Histoire entre ceux de Néron et Caligula. On retiendra que, quand Paris brûlait, il skiait… 

Michel Onfray

Avril 2019

 

Publié dans Bric à brac de Viviane | Laisser un commentaire

Cocoro

Quand nous étions en Polynésie française, j’avais adopté un petit poulet local qui ressemble à nos poules naines françaises, mais plus petit encore. J’en ai écrit cette histoire.

Je m’appelle Cocoro1. C’est un prénom tahitien qu’un vieil indigène de Maupiti2, papa étau (prononcer étaou),  m’a donné par dérision. Ce vieux au visage parcheminé de rides, aussi maigre qu’une planche à pain, règne en patriarche sur le quartier situé au PK 173, et aussi sec qu’un piquet, basané comme la peau d’un mouton tanné, sourit perpétuellement, même quand ça va mal. Une belle et bonne nature que ce vieux-là…
Autour de son faré4 qu’abrite un toit de palmes, la nature tropicale exubérante est une jungle dans laquelle il est souvent nécessaire d’user du coupe-coupe pour se frayer un passage. Il s’agit d’une sorte de machette munie une lame d’une bonne quarantaine de centimètres. Sa première utilisation concerne l’ouverture des noix de coco tombées de l’arbre. Il y en a plein autour du faré de Papa Etau. Il faut savoir qu’on utilise tout dans le cocotier : les palmes pour s’abriter du soleil et de la pluie, les fibres pour fabriquer des balais, le tronc pour faire des bancs et des poteaux, le bois pour alimenter un feu et faire chauffer le four tahitien5 ou faire cuire les fruits de l’arbre à pain ; on en soutire aussi le lait, l’eau, la pulpe de la noix…

Il fait perpétuellement chaud sur l’île, les températures varient très peu, de 29 à 31°tout au long de l’année. Et il fait toujours humide. C’est là le plus gros inconvénient. Et qui dit humidité dit moustiques. J’y suis habituée, depuis que je suis sortie de mon œuf !
Un couple de popa’a6 et leurs enfants récemment arrivés de métropole, se sont installés dans un faré proche de celui d’Etau, côté mer tandis que le vieil homme habite côté montagne. Cette nouvelle installation a créé un bon dérivatif, nous qui n’avons d’autre horizon que celui de notre petite île, du lagon et de l’océan à perte de vue. Et rien pour pimenter notre soif de changement !
Alors, l’installation de cette famille, vous pensez ! Mais j’étais à mille lieues de savoir quelle place elle allait prendre dans ma vie de poulette locale !
J’étais toute petite quand elle arriva, je n’avais guère plus de deux semaines. Je suivais alors ma mère comme mon ombre, accompagnée de la ribambelle de mes frères et sœurs. Doués de mimétisme, nous passions nos journées à faire tout comme maman : gratter le sol de nos ongles acérés, picorer ce qui nous semblait bon, courir derrière les insectes volants, prendre des bains de poussière, nettoyer et lisser nos plumes, sauter, nous poursuivre, batifoler à l’envi. Nous regardions aussi nos aînés s’essayer déjà à la hiérarchie du bec !
Sur mon île, il y a partout beaucoup de coqs et de poules comme moi. Je le sais, pour l’avoir entendu de la bouche des farani(s)7 et parce que j’en rencontre des tas dans mon quartier.
Ma vie de gallinacée ordinaire aurait pu continuer paisiblement au milieu de ma famille nombreuse. Mais un jour,  la porte des Popa’a s’est refermée sur mon passage, écrasant un des doigts de ma patte gauche. Incapable de tenir l’équilibre, j’ai vacillé puis je suis tombée sur le côté. J’avais mal ! Aïe, aïe, aïe !

Les miens ont continué leur route, me laissant seule avec la famille des Popa’a farani. Leurs visages penchés sur moi, je les voyais de près, ils étaient vraiment des popa’a miti hue8
La femme a regardé ma patte, y a mis un produit piquant et m’a placée dans un carton, me caressant sur la tête. Son geste m’a rassurée. Je me suis posée, me laissant emporter dans mes songes… Je pensais à ma vie de poulette des  îles, à la vie de ma famille. J’apprendrai plus tard que celle des poules de France est bien autre et que nos différences sont importantes, d’après les confidences de ces étrangers.

Ici, les poules, coqs et chiens errants font partie du quotidien et le chant des coqs sonne le réveil des insulaires dès cinq-six heures du matin quand ce n’est pas pendant la nuit. Sachez également qu’ici, les coqs ne chantent pas juste au lever du soleil mais toute la foutue journée pour un oui ou pour un non. Vous ne serez tranquille que lorsqu’il pleut. Même moi, ils m’agacent ! Alors !
Nous sommes sauvages et n’appartenons à personne. Et même si nous emmerdons tout le monde, personne ne nous chasse. De toute façon, ce serait impossible : nous volons assez haut pour nous réfugier sur les arbres à pain, les avocatier(s), mapés9, ‘aito(s)10, tous très hauts… Si vous pensiez être débarrassés de nous en quittant votre faré le matin, que neni ! Vous nous retrouverez devant votre bureau, au travail, partout…
Vous verrez que les poules peuvent, contrairement à ce qu’on vous a toujours dit, voler (enfin, plutôt planer) sur plusieurs dizaines de mètres et qu’elles se perchent même sur les très grands arbres. Si si si !
J’appartiens à l’espèce sauvage dite Bankiva (Gallus Gallus). Mon habitat est très étendu. On la trouve dans le nord-est de l’Inde, en Birmanie, dans les Etats maltais, à Sumatra, au Siam et en Cochinchine. Mon espèce existe en outre acclimatée à l’état sauvage dans de nombreuses îles comme Hainan, Java, Tahiti et ses îles…. Ceux de mon espèce sont de la taille d’une grosse volaille naine, possèdent une allure très fine et dégagée. Les miens ont  beaucoup de ressemblance avec votre Ardennaise naine, à part que la queue de cette dernière n’est pas aussi développée et portée plus haute.
Nous sommes méfiants, rusés, d’allure vive, et nous ne nous laissons pas apprivoiser avec facilité.
Notre espèce a été introduite par les premiers polynésiens lors de leur arrivée. Nous sommes présents presque partout en Polynésie française, sauf dans certains atolls et îlots volcaniques où nous n’avons pas encore été introduits. Grégaires, nous nous déplaçons en groupes même si les poules accompagnées de leurs poussins ont tendance à s’isoler dans les vallées. D’ailleurs, de nombreux coqs domestiques retournent à l’état sauvage et vivent en quasi-liberté dans les jardins où ils ne sont même plus chassés pour leur chair mais élevés pour un passe-temps prisé des Polynésiens : les combats de coqs. Bien fait pour ces machos qui sont parfois si méchants avec les femmes.
Maintenant que vous me connaissez, je continue la narration de mon aventure peu banale…
Le temps que dura ma convalescence, soit deux ou trois semaines, je demeurai dans cette famille, chouchoutée et nourrie comme jamais. Mais je restai seule, isolée de mon groupe. Je boitai encore un peu mais me promenais autour de ce faré. La femme qui se nommait Juliette me donnait des grains de riz, du pain, des morceaux de papaye sans compter les restes des repas. Mais, ce que j’aimais par-dessus tout, c’étaient les chasses que nous effectuions ensemble le soir, à la nuit tombée. Sur l’île, la durée du jour est équivalente à celle de la nuit. C’est au début de cette dernière que nous nous adonnions à cette activité… Vous allez voir…
Les margouillats abondent dans les farés. Il s’agit de petits reptiles typiques des climats chauds, autrement dit geckos des maisons, les plus familiers des animaux sauvages. Ces étonnants lézards ne veulent plus vivre dans l’inconfort des forêts, ils préfèrent les maisons et surtout les insectes qui s’y accumulent à la nuit tombée. Ils sont de vrais noctambules.
Au début, ça m’a surprise : jugez mon étonnement en voyant ce lézard dans le faré, drôle de petite bestiole au corps verruqueux qui marche « à l’envers ».
Cet animal pourvu d’une  grosse tête darde un regard curieux, avec ses gros yeux pourvus d’une pupille verticale. Ses pattes sont parmi les parties du corps les plus étonnantes. Les doigts sont aplatis, formant des lamelles qui adhèrent sur tout support, des pseudo-ventouses dont l’efficacité est augmentée par une griffe terminale. Ces ventouses sont adhésives.  A l’instar d’une bande Velcro, elles sont garnies d’une multitude de poils microscopiques terminés en spatule. Les poils se collent à la surface ou plutôt ils sont comme aimantés.
Juliette appréciait ces margouillats parce qu’ils éliminaient les moustiques en les mangeant. C’est pourquoi, ils rampaient sous le plafond des auvents éclairés, bordant le faré et qui le protégeaient du soleil et de la pluie. En revanche, elle les détestait parce qu’ils déféquaient sur tout ce qui se trouvait sous les lampes : tables, évier, bureau… Et il y en avait vraiment beaucoup !
Alors, Juliette m’appelait « Cocoro , Cocoro ! ». J’accourais aussitôt. Munie d’un balai ni’au11, elle se déplaçait sous les larges avant-toits, traquant les margouillats et les faisant tomber sur le sol avec les fibres du balai. Il ne me restait plus qu’à les attraper du bec et à les gober. Quel régal ! Ce n’est pas si souvent que je mange un bon steak !
Et on recommençait jusqu’à satiété ou lassitude… Qu’est-ce qu’on s’amusait !
Le jour, il arrivait que Juliette m’appelle aussi. Je n’étais jamais bien loin. Le propriétaire de la maison, Moana, avait creusé puis bétonné et emménagé sous l’auvent côté mer un grand trou transformé en fosse septique. Les cafards nombreux y proliféraient à qui mieux mieux, Juliette en trouvait même dans la cuisine malgré son utilisation de craie chinoise11.
Régulièrement, elle retirait le couvercle de cette fosse, découvrant une multitude de blattes, aveuglées par cette soudaine lumière ; ces insectes répugnants pour elle mais combien appétissants pour moi couraient pour trouver quelque autre abri sombre. De mon bec, je les piquais à une allure vertigineuse et on n’entendait plus que mon picorement aussi rapide qu’une mitraillette « tac, tac, tac , tac, tac ». Je les ingurgitais frénétiquement. « Tiens, prends ça, toi aussi, toi encore ». Que c’est bon ! Quel délice ! C’est Juliette qui était contente ! Peine perdue : autant reparaissent sitôt disparus. Un vrai tonneau des Danaïdes12 !

Un jour, je suis tombée malade. L’œil terne  la paupière baissée, je traînais, vide d’énergie. Je n’avais plus faim. Inquiète, Juliette est allée chercher un antibiotique et c’est ce qui m’a sortie de ma léthargie maladive. Les années ont passé dans cette douce quiétude . Je pondais des œufs dans la corbeille à linge familial. J’en ai même couvés. Des années après, ma famille adoptive est repartie pour la métropole. Elle a confié ma destinée à papa Etaou. Qui sait si un jour, une pirogue ne les ramènera pas au bord de mon lagon…

 

1 Cocoro : j’ai cherché la traduction de ce mot tahitien. Il signifie « bite », ça ne m’étonne pas de Papa Etau ! C’était bien son style !

2 Maupiti : une des îles-Sous-le Vent qui compte 1 200 âmes.

3 P.K. : point kilométrique. Adresse géographique qui permet de se repérer sur la route de ceinture pour situer une adresse. Ici, on utilise deux paramètres pour l’indiquer à partir du point zéro représenté par la « capitale » de l’île : côté mer ou côté montagne, ôte Est ou côte Ouest.

4 faré : à l’origine, habitation polynésienne traditionnelle. Autrefois construits en bambou et recouverts de feuilles de pandanus et de palmiers, de différentes grandeurs. Aujourd’hui construits en bois et couverts de tôles.

5 four tahitien : four traditionnel polynésien pour cuire les aliments à l’étouffée.

Il s’agit d’un trou creusé dans la terre (de 50 à 80 cm de profondeur et 2 mètres de diamètre) au fond duquel on place du bois, des noix de coco sèches recouvertes de pierres volcaniques et poreuses ; le bois consumé, les pierres sont chauffées au rouge. Ces pierres sont recouvertes d’un tapis de feuilles vertes de bananier sur lesquelles on dispose la nourriture que l’on recouvre de nouvelles feuilles de bananier et de sacs humides ou d’une nappe tressée de feuilles de purau, puis de terre ou de sable.

6 popa’a : étrangers, Blancs, Européens.

7 farani : français

7 miti hue : blanc comme une sauce fait de lait de coco

8 ni’au : palmes de cocotier, folioles et nervures de ces folioles dont on fait ici des balais.
9 mapé : châtaignier tahitien

10aito : arbre de fer
11 balai niau : balai pourvu de nervures de palmes

12craie chinoise : craie d’insecticide chinoise contenant un produit très toxique appelé  Miraculous Insecticide Chalk qui peut causer de sérieux troubles de santé, selon Santé Canada qui recommande aux Canadiens de ne pas l’utiliser.
L’agence gouvernementale affirme avoir analysé la «craie miraculeuse d’insecticide» et y avoir trouvé de la deltaméthrine, un pesticide pouvant causer des effets dangereux sur la santé, particulièrement chez les enfants. Ces derniers pourraient confondre ces produits pour de véritables craies à tableau et les manipuler ou les mettre dans leur bouche.
13 tonneau des Danaïdes : tâche sans fin, travail à recommencer sans cesse.

 

 

Publié dans Animaux | Laisser un commentaire

Glyphosate encore…

https://www.youtube.com/watch?v=YYhMKh6TyCg

Publié dans Jardins et biodiversité | Laisser un commentaire

A l’aise dans ses pompes

Ma grand-mère disait qu’il fallait le temps que le pied se fasse à la chaussure. Elle-même souffrait de cors aux  orteils. C’était la raison pour laquelle la plupart de son temps, elle enfilait des charentaises.
Ces chaussons de feutre au décor écossais assuraient à ses pieds confort, chaleur, semelles fourrées et silencieuses.
D’autant que le deuxième orteil de l’un de ses pieds chevauchait le gros ; on appelle cette déformation hallux valgus. Elle a même parfois dû découper un petit rond dans le dessus de sa chaussure pour que celui-ci ne la blessât plus et  puisse disposer d’assez d’aisance et ne plus se trouver comprimé. C’était à ce prix qu’elle n’avait plus mal.
Car son durillon que blessait la chaussure  ne se faisait pas à tous les souliers, charentaises exceptées.
J’ai découvert bien plus tard, vraiment plus tard, que la bonne chaussure, on y entre comme dans une pantoufle et c’est elle qui doit se faire au pied.
Le choix des chaussures a longtemps été une grande affaire pour ma grand-mère. D’abord, parce que cet achat coûtait cher et qu’il n’était pas ordinaire. Pour la gosse que j’étais, c’était d’autant plus cher que j’avais tendance à grandir par poussées.
Alors ma grand-mère achetait souvent des chaussures un peu trop grandes pour moi. Je me rappelle des mocassins couleur crème acquis au cours d’un voyage à Figueras. Les chaussures étaient moins onéreuses en Espagne.
Pour les essayer, je devais me tenir debout, le pied bien à plat dans sa prison de cuir et il fallait qu’elle puisse écraser la pointe de la chaussure avec son pouce sans toucher mon gros orteil. Du coup, j’avais le pied qui dansait dans la godasse et ma grand-mère y ajoutait une semelle et bourrait le bout de mon soulier avec du papier pour me caler les doigts de pied.
Elle achetait le cirage qui allait avec car il fallait que ça brille.
Ce n’était pas pour rien que ma grand-mère préférait les chaussures vernies.
Celles noires et brillantes comme un miroir avec les brides qui tranchaient sur les petites socquettes blanches en fil d’Écosse qui allaient tellement bien avec lui plaisaient beaucoup.
Elles ressemblaient aux chaussures de poupées, exposées debout et bien sages dans leur vitrine.
Ma mère aussi aimait ces choix qui s’assortissaient parfaitement à mes robes chasuble et jupes écossaises ou en tergal uni qu’elle confectionnait.
Ces chaussures supportaient très mal mes escapades à vélo, mes marches sur les chemins caillouteux et dans les prés humides, mes jeux dans la cour de récréation, mes reptations sur le sol pour attraper de jolis galets et faire et ricochets. J’aurais dû m’adonner à des jeux de fillette sage et modèle.
Mais, comme mes jolis mocassins neufs, cirés et brillants s’ornaient piteusement de balafres, d’éraflures plus ou moins accentuées des traces de mon irrévérence, on avait fini par me chausser de pataugas, marque de chaussure de marche toilée à semelle épaisse et crantée en pâte de caoutchouc. Ces pataugas de toile étaient inusables mais prenaient l’eau. Dès qu’il pleuvait, j’avais froid aux pieds. Je ne devais donc les utiliser que lorsqu’il ne pleuvait ni ne neigeait pas, que le sol n’était pas boueux ou gorgé d’eau, ce qui limitait leur usage.
De plus, ma mère trouvait que sa fille détonait avec les canons de l’élégance que requérait le port de la robe ou de la jupe et décida que je ne devais les porter qu’avec un pantalon.
Mon oncle m’offrit donc des bottines blanches tout à fait à mon goût qui s’ornaient à la cheville d’un revers de fourrure elle aussi immaculée.
Et comme j’appréciais particulièrement ces chaussures que j’avais moi-même choisies, j’en ai ensuite pris un extrême soin, les bichonnant, les entretenant quotidiennement, les ménageant, les épargnant pour qu’elles restent belles et confortables.
Mes pieds ont pratiquement cessé de grandir peu après mon entrée en sixième.
Au lycée où j’étais pensionnaire, je me souviens de ma communion dite solennelle et de ma honte qui s’y rattache.
Je portais à ce moment-là des mocassins de cuir marron, avachis par l’usage, trop grands pour ma pointure et que je perdais en marchant. A chacun de mes pas, le talon se détachait des semelles de mes godillots que je traînais de mes orteils. J’en éprouvai une grande humiliation.
Comble de l’ironie, mon ignominie allait décupler avec cette funeste cérémonie de malheur.
L’administration du lycée ayant décrété obligatoire ma présence et sans l’accord de ma famille, une dame désignée par les instances supérieures vint me chercher dans ma pension, me conduisit dans une sorte de petite usine, me munit d’une aube blanche, de son voile et d’une croix de bois suspendue à un cordon puis m’y ramena avec ce viatique.
Mais, le jour fatidique, ce vêtement immaculé contrastait avec les godasses éculées et très mal ajustées qui me faisaient une démarche de canard boiteux et piteux.
Mais il fallait obéir même si l’ordre était imbécile, dans la patience, l’inconfort et l’abnégation.
Aujourd’hui, je sais qu’une bonne chaussure ne se fait pas au pied : elle s’enfile comme la bonne vieille charentaise de ma grand-mère et son plus grand talent est de se faire oublier.
Je sais en outre qu’il est préférable d’investir dans une très bonne godasse certes coûteuse plutôt que dans une pompe funèbre à bas prix qui blesse, abîme et dont les matériaux étouffent le pied avant de lâcher, le plus souvent au cours d’un moment important.
Une bonne chaussure bien entretenue procure des années de bipédie sereine et confortable. Au bout du compte, elle revient moins chère que d’en changer tous les trois mois et de supporter leur inconfort.
Ma grand-mère a souvent boitillé dans des chaussures qui auraient nécessité d’être  orthopédiques. Petite, elle avait commencé avec des sabots en bois. L’hiver, son père les bourrait de paille pour qu’elle ait moins froid aux pieds.
Elle clopinait souvent mais elle a marché toute sa vie. La veille de sa mort, elle marchait encore.

Mars 2019

Publié dans Bric à brac de Viviane | Laisser un commentaire