Baladez-vous à Alleyras

Voyez la vidéo mise en ligne sur le site Alleyras Capitale…

http://alleyras.capitale.dulibre.net/?507-cascade-d-alleyras-sur-le

 

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Confinement-déconfinement

Ce lundi 11 mai 2020, fin du confinement. La période de claustration commencée le 17 mars, soit presque deux mois avant, s’achève.
Cette étonnante parenthèse de quarantaine nationale et générale ne constituait pas du tout la même aventure selon qu’on vivait comme moi dans une petite ville de Haute-Loire, département à dominante rurale, dans une petite maison avec une cour pleine de fleurs, des plates-bandes arbustives, des plantes en veux-tu en voilà, en plein épanouissement printanier.
Et quand de plus, la région était très peu touchée par le virus.
Et puis, j’avais la chance de ne pas vivre seule mais en compagnie d’un conjoint et de trois chats.
En revanche,  la parenthèse devait être autrement difficile à subir pour les habitants de Saint-Denis enfermés dans de petits appartements sans balcon.
Depuis la lucarne de notre maison, je reconnais la chance dont mon couple et nos chats ont bénéficié.
Ce retrait passager du monde environnant ne m’a absolument pas coûté, bien au contraire.
L’aventure intime et passagère induite par l’événement constituait le renouvellement d’une précédente et ancienne équipée de plusieurs années durant lesquelles notre petite tribu vécut l’isolement sur un petite île aux antipodes de la France, sans cinémas, bistrots ni grands magasins, avec juste l’essentiel nécessaire nécessaire à la vie quotidienne. Nous y avons appris sans le savoir, la sobriété heureuse chère à Pierre Rabhi.
Déjà, deux ou trois jours avant ce fameux  11 mai libérateur, je ressentais par avance la nostalgie de ces heureux et paisibles cinquante-cinq jours d’ermitage. Ce lundi sonnait le glas de la tranquillité, du silence, des chants et des gazouillis d’oiseaux dans la cour que ne venait troubler aucun bruit parasite. C’était le royaume du silence.
Désormais, les bagnoles assassines pourraient recommencer à pétarader, à rouler à tout berzingue sur la route, à écraser les chats intrépides et libres comme l’est Léo, le greffier de la maison. Je le sais puisque j’ai retrouvé au bord du trottoir ma gentille Jaja, une jeune, jolie et affectueuse petite chatte écrabouillée par une saloperie d’automobile. Des années après, je n’ai toujours pas digéré le drame.

Je remonte maintenant au moment où cette pandémie est entrée dans nos vies.
C’était au mois de janvier. Nous avions décidé de réaliser quelques aménagements dans la maison. Clovis était là et les avait résolument enclenchés avec tout le peps que lui conférait sa jeunesse. Et puis acquérir une expérience de bricoleur habile dont il pourrait bénéficier lors de futurs travaux personnels le boostait.

Nous préparions le chantier dans les pièces du premier étage pour poser dans chacune d’elles du parquet flottant.
Nous n’écoutions que d’une oreille distraite les nouvelles diffusées à la radio. Elles répétaient qu’un virus décimait des Chinois de la région de Wuhan, virus dont les journalistes situaient la provenance du marché de Huanan.
La rumeur médiatique disait que les cas de contagion émanaient de chauves-souris consommées là-bas et plus tard, d’autres animaux sauvages dont des pangolins.
Nous avons donc posé ce parquet, les plinthes de bois, les barres de seuil clinquantes et  j’en ai profité pour faire du vide, ranger et nettoyer l’étage et bien davantage.
C’est toujours évasivement que nous écoutions les informations, focalisés par nos rénovations domestiques et nos occupations habituelles.
Le temps s’est poursuivi en travaux.
A mon grand regret, Clovis a quitté la maison le 15 février pour regagner Sarcenas dans le Puy-de-Dôme…
Puis, quelques jours plus tard, je rejoignais mon fils aîné à Bas-en-Basset pour trier et vider des affaires dans une maison dont il avait hérité ; ces quelques jours furent dynamiques et très agréables. Nous ne suivions les actualités que de loin et sans véritable attention, tant nous  étions affairés par notre besogne.
Puis, je suis rentrée au bercail. Fin des « vacances ».
La situation sanitaire est devenue au fil des jours de plus en plus préoccupante selon les médias qui rabâchaient en boucle la litanie funeste de la pandémie qui depuis la Chine avait émigré en Italie pour se retrouver en France, dans l’est et en Ile de France.
Jupiter a parlé de guerre, de confinement, d’état d’urgence …en mars 2020. La vie était suspendue. Pourtant, la veille de sa déclaration dramatisante, nous votions à Alleyras et dans tout le pays.
Ma pensée pataugeait entre ces deux contradictions : se mettre à l’écart de toute contamination et donc fuir les lieux de passage et de regroupement ou bien aller voter dans la mairie où se rendaient les électeurs de la commune. Un de mes amis d’enfance se présentait sur la liste électorale et mon mari et moi devions déposer deux bulletins dans l’urne puisque nous possédions outre notre propre bulletin de vote, une procuration chacun  de nos fils. Dans une petite commune rurale, quatre voix, ça compte. Gilbert a donc été élu, chouette !
Pourtant, le lendemain, Paltoquet 1er nous ordonnait de nous confiner chez nous.
Les rues étaient vides, les magasins fermés, les gens ne pouvaient plus sortir après s’être rués et avoir dévalisé les magasins d’alimentation le week-end précédent.
Mais le printemps lui ne le ne savait pas, et les fleurs commençaient à fleurir, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, les hirondelles allaient bientôt arriver, le ciel était bleu, le matin se levait pus tôt.
C’était le renouveau de la nature, ma saison préférée.
Les jeunes devaient étudier en ligne et trouver des occupations à la maison, les gens ne pouvaient plus faire de shopping, ni aller chez le coiffeur ni nulle part autre que pour aller faire des courses alimentaires.
On nous annonçait que bientôt il n’y aurait plus de place dans les hôpitaux que   des gens continuaient de tomber malades
Mais le printemps ne savait pas, le temps d’aller au jardin arrivait, l’herbe verdissait et poussait, poussait.
C’était au printemps 2020.
Dans les circonstances extrêmes, on découvre le comportement des gens et plus largement du pays, de la nation et au-delà : la psychose, l’anxiété déclenchées chez et par une pléthore de mes contemporains. Ça fout la trouille.
Car en fait, les gens parlaient comme si 90% de la population était contaminée alors qu’il y a simplement en France ce  13 mai 2020 27 000 morts du fait du coronavirus et 140 000 contaminés pour une population de 67 millions d’âmes, soit 0, 0004% de personnes.
Dans le monde, on compte 300 000 morts, 4,3 millions de contaminés, soit 0, 000043% de la population de la planète.
Et quand le nombre de malades baisse quotidiennement, les médias ne parlent que de la deuxième vague, annoncée comme inéluctable.
Pendant ce temps, des gens chantaient depuis les balcons, applaudissaient les soignants à vingt heures tapantes. Des voisins parisiens jouaient à « questions pour un balcon ». Des initiatives réunissaient une rue, un quartier…
Et tous les mensonges et les imbécillités que j’ai pu entendre ! C’est fou ! Le masque proclamé dans un premier temps inutile par  nos dirigeants dominés par l’impéritie et les contradictions qui se comportaient paradoxalement en détenteurs de la vérité pour porter ensuite aux nues ce même masque !
Tous ces bobards pour taire l’incompétence et l’imprévision crasses de ce gouvernement de dilettantes.

J’ai tout de suite fait le lien avec Tchernobyl lorsque les médias nous avaient annoncé que le nuage n’avait pas franchi la frontière. Trente ans après, les Français sont toujours pris pour de gros connards ! Mais ils ne sont pas dupes. Attention au retour du bâton !
Lorsque la plèbe réglera ses comptes, gare à ces polichinelles de pacotille qui s’agitent à Matignon et à l’Elysée.
Je me souviens d’une phrase de Michel Rocard, qui était loin d’être un idiot : ‘’Toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare.’’ Méditons sur les détenteurs de la connerie que je vise ici.
Mais le printemps ne savait pas. Les oiseaux avaient fait leur nid, deux nichées successives s’étaient suivies dans le nid de notre cour, abrité par l’avancée du toit.

J’ose espérer que cet épisode rappellera à mes contemporains qui paraissent l’éluder, que oui, c’est ballot, mais c’est la vie : elle prend fin un jour. Tout le monde le sait depuis qu’il a l’âge de raison.
Accident de voiture, accident domestique, champignon vénéneux, mauvaise chute, épidémie, tabagie, alcoolisme, maladie, AVC, rupture d’anévrisme, infarctus, cyclone, tremblement de terre, ouragan, famine, excès en tous genres, irradiations, fanatiques religieux illuminés, frelons énervés, moustiques dengues, tout peut survenir et il est très rare qu’on choisisse le moment fatidique ni qu’on le passe le cœur léger et serein.
Chaque époque a sa croix à porter : pour mes grands-parents, ce furent les guerres mondiales. Pour ma génération, c’étaient la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, le sang contaminé, le SIDA, la maladie de Creutzfeldt Jacob, celle de la vache folle et j’en oublie.
Il n’empêche que la vie continue et elle n’est pas qu’un jardin de roses.

Contrairement à ce mois de mai où le muguet a fleuri avant la fin d’avril après les giroflées ravenelle aux couleurs de flamme, où les roses sont écloses  dans la cour avec quinze jours d’avance.
Il n’a pas gelé dans notre jardin quand les arbres fruitiers étaient en fleur. Nous aurons des fraises, du raisin, des pommes, des poires, des pêches, des groseilles, du cassis, des framboises. L’angélique est bonne à être cueillie.
La vie continue envers et contre tout.

Rien de nouveau sous le soleil de ce printemps.

Juin 2020

 

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L’artémisia annua (armoise annuelle)

Connue depuis plus de 2 000 ans, en Chine, pour ses effets contre le paludisme,  l’absinthe chinoise est encore utilisée aujourd’hui pour bien d’autres vertus médicinales.
Cette plante reste méconnue car elle représente un gros grain de sable dans les rouages du cartel pharmaceutique dont on sait avec quelle avidité il veille sur ses profits.
Ce n’est pas étonnant que cette plante soit interdite en France (et en Belgique), les lobbies ayant mis leur véto sur sa prescription.
L’artémisia, en plus d’être une plante médicinale très puissante, est un symbole sous bien des aspects. Un symbole de guérison, de par sa foultitude de vertus thérapeutiques, mais également un symbole de trahison, de par l’immense scandale des traitements “modernes” inefficaces, dangereux et extrêmement onéreux imposés par le Cartel pharmaceutique et par l’Organisation des Menteurs de la Santé. Ces derniers tentent, depuis des décennies, de déposséder les populations de leurs médecines traditionnelles trop efficaces et pas assez rentables.
Car une médecine qui soigne, est par définition, une médecine non rentable… Toujours interdite dans de nombreux pays sous sa forme médicinale, elle symbolise également la résistance incarnée par plusieurs personnes et associations.
Personnellement, j’ai connu son existence et son pouvoir anti paludéen lorsque j’enseignais en Polynésie par une collègue réunionnaise, prof comme moi et originaire de Madagascar.

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=UGRXQ0jCtb4&app=desktop

 

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Moi, Léo

Je suis né de Geisha, une mère siamoise fort mâtinée de noir et de Jopplin, mon  père siamois lui aussi, mais  au pelage bien plus clair. Il parait que je ressemble comme une goutte d’eau à mon géniteur. C’est certainement vrai au nombre de personnes qui l’affirment avec une ferme certitude.
Robe pigmentée beige clair dégradé avec un masque taché de grosses éclaboussures   noires,  du noir encore sur mes pattes, ma queue et mes oreilles, poil ras, mat, fin, court, dru, soyeux, brillant, l’œil oblique couleur bleu-vert, je suis un chat snowshoe , arborant fièrement ce contraste net entre les zones de mon pelage qui me distingue des autres de ma race.
Un de mes plus vieux souvenirs remonte au jour où Lucie dans la maison de laquelle je naquis, m’amena dans une demeure où je rencontrai, venant vers moi -on m’avait enfermé dans un panier à chat-, un jeune homme et une femme plus âgée dans une pièce plutôt encombrée. Une grosse chatte douairière, très poilue et qui me parut grasse soufflait et grondait. Quelque chose d’inexplicable me poussa à me cacher… je me retrouvé acculé dans un piège au milieu d’inconnus peut-être animés de mauvaises intentions. il fallait impérativement que je m’esquive et disparaisse d’ici.
Je me réfugiai dans une cachette, derrière un meuble, et y restai au moins une journée, je ne me souviens plus très bien… J’entendis qu’on me cherchait mais je ne me manifestai pas. Le lendemain, la faim me tenailla et je fis en sorte de me montrer au jeune homme ; il avait l’air aimable et me montrait patte blanche. J’appris guère plus tard qu’il se prénommait Félix. C’est bizarre quand même ! S’appeler comme mes croquettes préférées, quelle coïncidence, vous ne trouvez-pas ?
Je pris possession de la pièce où j’avais atterri dans mon échappée, puis de la maison, pleine de recoins où je pourrais me cacher si d’aventure la grosse chatte en colère revenait.
Félix s’avéra aussi bon que mes croquettes, me parlant affectueusement, me caressant, jouant avec moi : il tenait un objet métallique qui envoyait un faisceau laser se matérialisant par la projection d’un point rouge. Celui-ci se posait sur le sol, sur les murs, sur les meubles à une rapidité vertigineuse. J’avais beau courir très vite, impossible de l’attraper. Inévitablement, il échappait à ma célérité. Je sautais du canapé à la chaise, du sol aux lambris des murs, en haut, en bas, à droite et à gauche, suivant le petit point rouge qui m’échappait sans cesse.  Nous jouions ensemble le soir des parties endiablées dans sa chambre. J’appris ainsi à le connaître…
Je l’entendais parler de moi avec la femme plus âgée dont j’appris qu’elle portait le nom de Juliette. Etait-ce sa mère ? Je déduisis leur lien familial aux rapports chaleureux et attentionnés qu’ils se manifestaient réciproquement.
Je sus, à leurs caresses et à leurs dialogues, que je comptais pour eux ; ils me qualifiaient d’ « hyper » : hyper actif, hyper attachant, hyper bavard, hyper gentil, hyper chat. Mais c’est à lui que j’étais le plus attaché.
Un soir où j’étais à la poursuite d’un papillon, je montai facilement mais témérairement sur un sumac de Virginie, un arbuste assez haut pour ma taille, croyant saisir l’insecte volant mais il m’échappa et poursuivit son voyage aérien. Comment redescendre de là-haut ? Le vide m’empêcha de dégringoler et la peur de sauter sur la terre ferme. Je m’agrippai aux branches tout en regardant le sol, tétanisé de trouille et dans une situation inextricable : rester sur l’arbre, isolé  et esseulé, sauter de plusieurs mètres de hauteur et certainement me blesser, dilemme insoluble.
C’est ainsi que je m’égarai pour la première fois. Cette « évasion » involontaire reste pour moi une image confuse. N’avais-je pas plutôt voulu grimper sur un rayon de lune ? Poursuivre une étoile ? Puis décidé de me claustrer derrière mes paupières cadenassées par la peur du vide, il ne me resta plus qu’à appeler à l’aide.  Mon seul recours fut de miauler de manière insistante et récurrente. C’est ainsi que je m’époumonai à en perdre haleine. « miaou, miaou, miaouou… » Pourvu qu’on vienne à mon secours !
Juliette m’entendit et suivit le son de mes plaintes. Mais, comme elle était très loin de posséder des yeux de chat, elle ne me vit pas mais devina seulement ma présence marquée par mes appels de désespoir. Elle alla aussitôt prévenir Félix dont la vue était presque aussi bonne que la mienne. Des yeux de chat ! Il arriva après ce qui me parut un siècle et me trouva enfin, accroché au sumac, y grimpa, me décrocha de ses branches et redescendit avec moi. Comme je fus soulagé de retrouver la terre ferme et mes compagnons humains !
Et puis, quelques mois plus tard, Lucie qui me rendait visite de temps en temps, est revenue me chercher pour me ramener chez elle.
Là, il y avait d’autres animaux, des congénères de mon espèce et d’autres dont deux furets et des bernard-l’ermite. Les furets sentaient vraiment très fort pour mon odorat délicat !
Lucie habitait un petit appartement au troisième étage d’un immeuble d’Espaly-Saint-Marcel. Une fenêtre donnait sur une avenue hostile où roulaient continuellement des flopées de véhicules pressés. L’autre fenêtre donnait sur une cour à peine moins menaçante mais dont la hauteur me parut telle que j’en éprouvai un intense vertige. C‘était infiniment plus démesuré que ma position acrobatique sur le sumac de Virginie.
Prisonnier dans cette geôle sans sortie au péril de sauter dans le vide et de m’écraser sur le sol bétonné, une seule issue m’apparut : celle de manifester verbalement et gestuellement ma détresse, ça avait marché quand j’étais prisonnier sur le sumac, pourquoi pas encore dans ce cas ci : je me mis à griffer les vitres, à tourner en rond comme un ours en cage, à m’agiter avec fureur, à me montrer sous mon mauvais jour aux habitants du lieu, à faire la grève de la faim. Ah, ils verraient ! Je devenais insupportable aux yeux de tous.
Excédée, Lucie téléphona à Juliette et Félix, leur fit part de  cette situation intenable dont ses compagnons et elle faisaient les frais. Elle leur proposa de m’adopter définitivement, moi siamois épris d’air et de lumière, de liberté et d’horizons ouverts. Elle déplorait la situation d’enfermement que je refusais par mes manifestations criantes.
Juliette et Félix, qui s’étaient très attachés à ma personne le temps que j’avais séjourné chez eux, acceptèrent le deal avec joie. Je restai donc dans leur maison équipée d’une petite cour, de verdure, d’une plate-bande de plantes, d’un nichoir à oiseaux, de pots de fleurs. Je pouvais y attraper des lézards, mulots, souris et même des oiseaux. Juliette et Félix détestaient quand je revenais avec une petite boule de plumes morte dans la gueule. Ils m’ont donc mis autour du cou un collier rouge muni d’un tube qui renfermait mon numéro de téléphone au cas où… et d’une clochette. Celle-ci avertissait l’oiseau suicidaire de ma présence dès que je bougeais. Par contre, ce dispositif ne modifia en rien mes chasses aux souris dans lesquelles je passai maître.
Comme j’adore m’aventurer hors de la maison et découvrir des horizons connus de moi et même étrangers, ils m’ont installé une trappe à chat, petit dispositif faisant office de porte à greffier. Je peux ainsi que Félix m’a montré son mécanisme, à savoir actionner porte pour sortir et entrer librement quand bon me semble. C’est génial : même si la grosse douairière et moi restons seuls à la maison, nous pouvons aisément vaquer entre l‘extérieur et l’intérieur, ce que nous ne nous privions pas de faire plusieurs fois par jour.
Quelques mois plus tard, comme j’aime vagabonder dans les environs et les explorer, je me suis retrouvé, après plusieurs escalades, deux maisons plus loin. Que se passa-t-il ? Ai-je eu peur du gros labrador, seigneur régnant sur le lieu ? M’a-t-on délibérément enfermé dans cette maison ? Je ne sais plus.
Le soir, j’entendis les appels de Juliette et Félix jusque tard dans la nuit. Mais, fermé dans une pièce, il me fut impossible de m’échapper. Le second jour de mon absence, Juliette toujours à ma recherche, fit le tour du pâté de maisons et m’aperçut au bord d’une fenêtre du deuxième étage. Elle sonna en vain à la porte de ces habitants qui ne lui ouvrirent pas. Avaient-ils voulu me kidnapper ? Peut-être… En tout cas, je les évite dorénavant. Méfiance, méfiance… Chat échaudé craint l’eau froide !
Je décidai pour finir de descendre en m’agrippant à tout ce que je trouverai sur ma route : aspérités du mur, branchages, treille… Une désescalade dont je m’enorgueillis toujours aujourd’hui ! Les deux murs franchis, je réintégrai ma chère cour ensoleillée et son ombre bienfaisante.
J’appris plus tard que mes maîtres, très inquiets de mon absence et supposant le pire (par exemple une voiture meurtrière sous les roues de laquelle un chauffard m’aurait écrasé, les véhicules étant les ennemis des chats urbains épris de grands espaces) avaient posé alentour des affiches avec ma photo. Depuis, j’ai acquis une relative célébrité dans le quartier auprès des gens qui se préoccupent des animaux et de leur sort.
Cette mésaventure m’est arrivée maintenant il y a un an.
Depuis, je reste sur mes gardes.
Il a fait très chaud en ce mois de juin 2017. La grosse chatte de la maison se traînait, cherchant la fraîcheur qui l’apaiserait. Elle est tellement « enveloppée » qu’elle ne parvient plus à sauter. Comme je la plains !
En revanche, je suis jeune et leste, ce qui m’a été très utile en ces jours de canicule. Dans la cour et au nord, est rangée une bétonnière qui garde la fraîcheur de l’ombre. J’y saute d’un bond et m’y installe, m’endormant dans cette douce léthargie de l’été.
Je passe mes nuits estivales en vagabondages et je rentre, dès potron-minet. Je déjeune et vais me coucher dans le lit, à côté de Juliette qui me caresse. Chouette vie, n’est-ce pas ?

Léo

Je suis né de Geisha, une mère siamoise fort mâtinée de noir et de Jopplin, mon  père siamois lui aussi, mais  au pelage bien plus clair. Il parait que je ressemble comme une goutte d’eau à mon géniteur. C’est certainement vrai au nombre de personnes qui l’affirment avec une ferme certitude.
Robe pigmentée beige clair dégradé avec un masque taché de grosses éclaboussures   noires,  du noir encore sur mes pattes, ma queue et mes oreilles, poil ras, mat, fin, court, dru, soyeux, brillant, l’œil oblique couleur bleu-vert, je suis un vrai chat siamois, arborant fièrement ce contraste net entre les zones de mon pelage qui me distingue des autres de ma race.
Un de mes plus vieux souvenirs remonte au jour où Lucie dans la maison de laquelle je naquis, m’amena dans une demeure où je rencontrai, venant vers moi -on m’avait enfermé dans un panier à chat-, un jeune homme et une femme plus âgée dans une pièce plutôt encombrée. Une grosse chatte douairière, très poilue et qui me parut grasse soufflait et grondait. Quelque chose d’inexplicable me poussa à me cacher… je me retrouvé acculé dans un piège au milieu d’inconnus peut-être animés de mauvaises intentions. il fallait impérativement que je m’esquive et disparaisse d’ici.
Je me réfugiai dans une cachette, derrière un meuble, et y restai au moins une journée, je ne me souviens plus très bien… J’entendis qu’on me cherchait mais je ne me manifestai pas. Le lendemain, la faim me tenailla et je fis en sorte de me montrer au jeune homme ; il avait l’air aimable et me montrait patte blanche. J’appris guère plus tard qu’il se prénommait Félix. C’est bizarre quand même ! S’appeler comme mes croquettes préférées, quelle coïncidence, vous ne trouvez-pas ?
Je pris possession de la pièce où j’avais atterri dans mon échappée, puis de la maison, pleine de recoins où je pourrais me cacher si d’aventure la grosse chatte en colère revenait.
Félix s’avéra aussi bon que mes croquettes, me parlant affectueusement, me caressant, jouant avec moi : il tenait un objet métallique qui envoyait un faisceau laser se matérialisant par la projection d’un point rouge. Celui-ci se posait sur le sol, sur les murs, sur les meubles à une rapidité vertigineuse. J’avais beau courir très vite, impossible de l’attraper. Inévitablement, il échappait à ma célérité. Je sautais du canapé à la chaise, du sol aux lambris des murs, en haut, en bas, à droite et à gauche, suivant le petit point rouge qui m’échappait sans cesse.  Nous jouions ensemble le soir des parties endiablées dans sa chambre. J’appris ainsi à le connaître…
Je l’entendais parler de moi avec la femme plus âgée dont j’appris qu’elle portait le nom de Juliette. Etait-ce sa mère ? Je déduisis leur lien familial aux rapports chaleureux et attentionnés qu’ils se manifestaient réciproquement.
Je sus, à leurs caresses et à leurs dialogues, que je comptais pour eux ; ils me qualifiaient d’ « hyper » : hyper actif, hyper attachant, hyper bavard, hyper gentil, hyper chat. Mais c’est à lui que j’étais le plus attaché.
Un soir où j’étais à la poursuite d’un papillon, je montai facilement mais témérairement sur un sumac de Virginie, un arbuste assez haut pour ma taille, croyant saisir l’insecte volant mais il m’échappa et poursuivit son voyage aérien. Comment redescendre de là-haut ? Le vide m’empêcha de dégringoler et la peur de sauter sur la terre ferme. Je m’agrippai aux branches tout en regardant le sol, tétanisé de trouille et dans une situation inextricable : rester sur l’arbre, isolé  et esseulé, sauter de plusieurs mètres de hauteur et certainement me blesser, dilemme insoluble.
C’est ainsi que je m’égarai pour la première fois. Cette « évasion » involontaire reste pour moi une image confuse. N’avais-je pas plutôt voulu grimper sur un rayon de lune ? Poursuivre une étoile ? Puis décidé de me claustrer derrière mes paupières cadenassées par la peur du vide, il ne me resta plus qu’à appeler à l’aide.  Mon seul recours fut de miauler de manière insistante et récurrente. C’est ainsi que je m’époumonai à en perdre haleine. « miaou, miaou, miaouou… » Pourvu qu’on vienne à mon secours !
Juliette m’entendit et suivit le son de mes plaintes. Mais, comme elle était très loin de posséder des yeux de chat, elle ne me vit pas mais devina seulement ma présence marquée par mes appels de désespoir. Elle alla aussitôt prévenir Félix dont la vue était presque aussi bonne que la mienne. Des yeux de chat ! Il arriva après ce qui me parut un siècle et me trouva enfin, accroché au sumac, y grimpa, me décrocha de ses branches et redescendit avec moi. Comme je fus soulagé de retrouver la terre ferme et mes compagnons humains !
Et puis, quelques mois plus tard, Lucie qui me rendait visite de temps en temps, est revenue me chercher pour me ramener chez elle.
Là, il y avait d’autres animaux, des congénères de mon espèce et d’autres dont deux furets et des bernard-l’ermite. Les furets sentaient vraiment très fort pour mon odorat délicat !
Lucie habitait un petit appartement au troisième étage d’un immeuble d’Espaly-Saint-Marcel. Une fenêtre donnait sur une avenue hostile où roulaient continuellement des flopées de véhicules pressés. L’autre fenêtre donnait sur une cour à peine moins menaçante mais dont la hauteur me parut telle que j’en éprouvai un intense vertige. C‘était infiniment plus démesuré que ma position acrobatique sur le sumac de Virginie.
Prisonnier dans cette geôle sans sortie au péril de sauter dans le vide et de m’écraser sur le sol bétonné, une seule issue m’apparut : celle de manifester verbalement et gestuellement ma détresse, ça avait marché quand j’étais prisonnier sur le sumac, pourquoi pas encore dans ce cas ci : je me mis à griffer les vitres, à tourner en rond comme un ours en cage, à m’agiter avec fureur, à me montrer sous mon mauvais jour aux habitants du lieu, à faire la grève de la faim. Ah, ils verraient ! Je devenais insupportable aux yeux de tous.
Excédée, Lucie téléphona à Juliette et Félix, leur fit part de  cette situation intenable dont ses compagnons et elle faisaient les frais. Elle leur proposa de m’adopter définitivement, moi siamois épris d’air et de lumière, de liberté et d’horizons ouverts. Elle déplorait la situation d’enfermement que je refusais par mes manifestations criantes.
Juliette et Félix, qui s’étaient très attachés à ma personne le temps que j’avais séjourné chez eux, acceptèrent le deal avec joie. Je restai donc dans leur maison équipée d’une petite cour, de verdure, d’une plate-bande de plantes, d’un nichoir à oiseaux, de pots de fleurs. Je pouvais y attraper des lézards, mulots, souris et même des oiseaux. Juliette et Félix détestaient quand je revenais avec une petite boule de plumes morte dans la gueule. Ils m’ont donc mis autour du cou un collier rouge muni d’un tube qui renfermait mon numéro de téléphone au cas où… et d’une clochette. Celle-ci avertissait l’oiseau suicidaire de ma présence dès que je bougeais. Par contre, ce dispositif ne modifia en rien mes chasses aux souris dans lesquelles je passai maître.
Comme j’adore m’aventurer hors de la maison et découvrir des horizons connus de moi et même étrangers, ils m’ont installé une trappe à chat, petit dispositif faisant office de porte à greffier. Je peux ainsi que Félix m’a montré son mécanisme, à savoir actionner porte pour sortir et entrer librement quand bon me semble. C’est génial : même si la grosse douairière et moi restons seuls à la maison, nous pouvons aisément vaquer entre l‘extérieur et l’intérieur, ce que nous ne nous privions pas de faire plusieurs fois par jour.
Quelques mois plus tard, comme j’aime vagabonder dans les environs et les explorer, je me suis retrouvé, après plusieurs escalades, deux maisons plus loin. Que se passa-t-il ? Ai-je eu peur du gros labrador, seigneur régnant sur le lieu ? M’a-t-on délibérément enfermé dans cette maison ? Je ne sais plus.
Le soir, j’entendis les appels de Juliette et Félix jusque tard dans la nuit. Mais, fermé dans une pièce, il me fut impossible de m’échapper. Le second jour de mon absence, Juliette toujours à ma recherche, fit le tour du pâté de maisons et m’aperçut au bord d’une fenêtre du deuxième étage. Elle sonna en vain à la porte de ces habitants qui ne lui ouvrirent pas. Avaient-ils voulu me kidnapper ? Peut-être… En tout cas, je les évite dorénavant. Méfiance, méfiance… Chat échaudé craint l’eau froide !
Je décidai pour finir de descendre en m’agrippant à tout ce que je trouverai sur ma route : aspérités du mur, branchages, treille… Une désescalade dont je m’enorgueillis toujours aujourd’hui ! Les deux murs franchis, je réintégrai ma chère cour ensoleillée et son ombre bienfaisante.
J’appris plus tard que mes maîtres, très inquiets de mon absence et supposant le pire (par exemple une voiture meurtrière sous les roues de laquelle un chauffard m’aurait écrasé, les véhicules étant les ennemis des chats urbains épris de grands espaces) avaient posé alentour des affiches avec ma photo. Depuis, j’ai acquis une relative célébrité dans le quartier auprès des gens qui se préoccupent des animaux et de leur sort.
Cette mésaventure m’est arrivée maintenant il y a un an.
Depuis, je reste sur mes gardes.
Il a fait très chaud en ce mois de juin 2017. La grosse chatte de la maison se traînait, cherchant la fraîcheur qui l’apaiserait. Elle est tellement « enveloppée » qu’elle ne parvient plus à sauter. Comme je la plains !
En revanche, je suis jeune et leste, ce qui m’a été très utile en ces jours de canicule. Dans la cour et au nord, est rangée une bétonnière qui garde la fraîcheur de l’ombre. J’y saute d’un bond et m’y installe, m’endormant dans cette douce léthargie de l’été.
Je passe mes nuits estivales en vagabondages et je rentre, dès potron-minet. Je déjeune et vais me coucher dans le lit, à côté de Juliette qui me caresse. Chouette vie, n’est-ce pas ?

Janvier 2020

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Cuba, une île convertie à l’agriculture biologique

Un exemple à prendre pour modèle : https://www.legrandsoir.info/sin-embargo-paroles-cubaines-sur-le-blocus-et-le-reste-aussi-9-13-jardin-organoponico.html

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Début : Les femmes à la campagne au dix-neuvième siècle

Mes arrière-grand-mères maternelles Valentine Archer et Delphine Archer, nées respectivement en 1865 et 1866, et ma chère grand-mère Victorine née en 1900 m’ont incitée à faire des recherches pour savoir quelles étaient leurs vies dans nos campagnes du Massif Central.
Marie-Pierre Souchon et le groupe Vivement Jeudi du centre social de Montbrison dans le Forez m’en ont fourni ici l’occasion grâce à leur étude qui a fait l’objet d’une publication et que je reprends dans ces articles. Qu’ils en soient remerciés.
Cette vie féminine, dans une famille rurale, au dix-neuvième siècle, ne laissait guère de place à la liberté individuelle. Les stratégies familiales pour la promotion du lignage et l’accroissement du patrimoine pesaient d’un poids très lourd.

Ainsi Tiennon, le héros de La vie d’un simple, raconte : Mes frères épousèrent les deux sœurs, les filles de Coignet du Rondet. Louis ne s’était décidé qu’au dernier moment à demander la Claudine Coignet, car il avait plus près de nous une petite bonne amie avec laquelle il voulait bien se marier. Mais notre mère lui avait fait entendre, qu’étant sans
doute toujours appelé à vivre avec son frère, il valait mieux qu’ils eussent les deux sœurs pour femmes : ce serait dans la communauté une garantie de concorde.
De son côté, Tiennon a un faible pour une servante, Suzanne . Pour moi qui n’étais domestique que par hasard, c’eut été déchoir que d’épouser la servante : seules les filles de métayers étaient de mon rang. A plus forte raison ne pouvais-je prendre pour femme une bâtarde ! Ma mère aurait fait du joli !

Pressions multiples de la famille, donc, mais aussi pressions de la communauté villageoise.
Celle-ci exige le respect des normes collectives, car le manque aux normes admises par tous peut nuire à l’entraide et à l’entente des quelques familles qui composent le village. Il ne faut pas perdre de vue qu’à cette époque, il s’agit bien plus de survivre que de vivre. C’est pourquoi familles et voisins se surveillent et s’épient (il faut, bien sûr, faire la part d’une légitime curiosité !).
Tiennon en fit les frais : alors qu’il est déjà marié avec Victoire, il a une aventure avec la Marianne ; il raconte : Je dus être guetté. On vit que je faisais des haltes dans sa maison. A la campagne, tout est remarqué et l’on a beau être prudent, le moindre indice provoque des clabauderies.
Tiennon dut cesser cette relation et la Marianne quitta le pays.
La communauté villageoise peut, dans certains cas, réagir très vivement. Si la coutume de l’asouade qui consistait à promener sur un âne un mari trompé en le ridiculisant, pour le punir de n’avoir pas su tenir sa femme, paraît abandonnée au dix-neuvième siècle, en revanche, le charivari perdure : il punit celui ou celle qui par sa conduite nuit à la communauté, la femme qui entretient mal son jardin, le veuf qui épouse une trop jeune fille, le divorcé qui se remarie peuvent être punis d’un charivari.
Mon voisin à l’Ollagneraie, sur la commune d’ Essertines-en-Châtelneuf, Claude Viallard, racontait : Une veuve s’était remariée avec un divorcé : ils eurent droit au charivari. Pendant plus d’une semaine, tous les soirs, alors que le couple était couché, les gens du hameau se rassemblaient avec tout ce qui peut faire du bruit, se mettaient sur le chemin communal qui borde la maison et repassaient à plusieurs reprises. Mais le couple ne cédait pas. Un jour pourtant, excédés par ce bruit infernal, les nouveaux mariés se sont plaints à la gendarmerie qui ne pouvait pas faire grand-chose. Le maire lui-même dut intervenir dans cette affaire… Et de conclure : Je crois, voyez-vous, que le divorce était mal accepté ; c’était le premier cas. Ceci a dû se passer vers 1900.
Ce contrôle public se poursuivait par le contrôle familial privé. La maison abritait alors plusieurs générations, parfois des frères et des sœurs, souvent des domestiques et des journaliers. Tout ce monde vivait dans la pièce commune qui constituait souvent la pièce unique du logement, le lieu où l’on dormait dans des lits clos, où l’on préparait les repas, où l’on mangeait, où l’on travaillait, où l’on recevait les voisins.
Tiennon nous raconte la mort de sa grand-mère : Dans l’unique pièce des maisonnées pauvres, c’est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun s’étalant aux yeux de tous, sans possibilités contraires ; c’est ainsi qu’à côté de ma grand-mère se mourant, mes petits-neveux clamaient leur joie d’être au monde, l’assommaient de leurs jeux bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente à l’agonie de la vieille femme paralysée… Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée. Les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux tirés masquaient un cadavre…
Ainsi le couple paysan n’avait pas d’espace à lui et, de ce fait, on peut presque dire qu’il n’avait pas d’existence ; il n’y avait pas d’espace pour s’isoler à deux.
Qu’en était-il alors de la sexualité ? Il semble qu’elle ne posait pas de problème.
En milieu rural, la sexualité était naturelle et n’effarouchait personne. L’amour se faisait aussi dans les greniers à l’heure de la sieste, ou, en été, dans la nature. Mais la pudeur paysanne  était très grande et les confidences rares.
Le père d’Emilie Carles a dû s’occuper seul d’une de ses petites-filles, Marie, âgée de trois ans ; Emilie Carles raconte : Mon père, seul avec cette fillette, se débrouillait comme il pouvait. Par tous les temps, la gosse portait une robe de laine, et lui, ne voulait la déshabiller, ni l’habiller. Il la laissait comme ça, sans la changer pendant des semaines, avec la même robe, la même chemise, la même culotte… Il y avait de la pudeur là-dessous ; c’était un homme de l’ancien temps et, pour lui, une fille, fut-elle sa propre petite-fille, âgée de trois ans, restait un domaine interdit… Il appartenait à cette génération qui avait connu les longues chemises de chanvre que l’on ne quittait jamais, même entre époux, même au moment de faire l’amour. Un trou, « le pertuis », pratiqué à hauteur du bas-ventre permettait de procéder aux opérations nécessaires sans jamais dévoiler le corps. Je crois bien que mon père n’avait jamais, de sa vie, vu un corps de femme et, évidemment, celui de Marie lui faisait peur, tout autant que n’importe quel autre.
Quant à la tendresse, c’était un mot sans signification. Le plus souvent les rapports étaient rudes, les paroles ne visaient qu’à l’efficacité immédiate, les hommes et les femmes étaient durs et revêches. Édifiante, la façon dont Tiennon annonce la mort de sa femme : Le voisin qui m’aidait d’habitude à rentrer mes gerbes se trouva être absent un jour où la pluie menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne s’en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous avions lié la veille. Elle eut très chaud, puis grelotta sous l’averse survenue avant que nous soyons à l’abri. La nuit, elle se mit à vomir du sang : deux jours après elle était morte. Je dus prendre à gages une veuve âgée pour la fabrication du beurre et du fromage.
Et c’est tout pour l’oraison funèbre ! Tiennon, d’ailleurs, s’explique lui-même sur cette dureté apparente : recevant des neveux parisiens, couple moderne qui se prodigue des mots doux, il commente : Je trouvais un peu niaises ces façons de faire. A la campagne, si l’on se parlait comme ça entre époux, tout le monde en rirait. Au fond, peut-être bien qu’on s’aime autant qu’eux, mais on ne se prodigue point les mots tendres.
Ainsi apparaît la société rurale au dix-neuvième siècle : coercitive, pudique, assez rude dans les rapports humains.
C’est dans ce milieu qu’évolue la femme rurale, et le moment est venu de s’intéresser plus particulièrement à elle, dans son travail, dans son statut social au sein de cette société.

Quels étaient le travail et le statut de la femme dans cette société rurale ?
Cette page du Cheval d’Orgueil de P. J. Hélias l’illustre ; il y raconte comment sa mère, orpheline  à onze ans, prit en main la maisonnée :
Ma mère se levait avec le jour d’été, et bien avant celui d’hiver. Elle commençait à mettre soigneusement sa coiffe, opération qu’elle avait appris à réussir dès l’âge de six ans, faisait la pâtée des cochons, trayait la vache, préparait le déjeuner des petits, les faisait se lever, les envoyait à l’école, menait la vache aux champs qui étaient à une demi lieue, revenait en tricotant, faisait le ménage, lavait les frusques, s’occupait du repas de midi, retournait aux champs en battant du crochet, travaillait la terre selon ses forces, revenait avec la vache au bout de sa corde et un faix d’herbes sur le dos ou un lourd panier à la main, retrouvait les enfants, faisait faire les devoirs, raccommodait les hardes, tempêtait ou riait à pleine gorge suivant l’occasion, gavait de nouveau le cochon, trayait une seconde fois la vache, cuisait la bouillie ou les pommes de terre, faisait la vaisselle, couchait la troupe, rangeait tout, reprenait son crochet ou son aiguille à la lueur d’une lampe pigeon, attendait son père et ne gagnait son lit qu’après lui. Ainsi de onze à vingt ans, sans arrêt. Le samedi, elle frottait ses meubles à tour de bras, astiquait un à un les clous de cuivre.
Tous les trimestres, munie d’une procuration, elle allait toucher le mandat de son père à Plonéou ; cela ne faisait que dix-huit kilomètres pour aller et revenir à pied et ce n’était pas du temps perdu : en trottinant, elle faisait de la dentelle au crochet qui lui rapportait quelques pièces blanches pour s’acheter des mouchoirs et des tabliers…

Comme on peut en juger, le rythme est bon ! Si impressionnante que soit cette énumération, elle ne tient pas compte cependant de quelques points importants sur lesquels il convient  d’insister :
Tout d’abord, le problème de l’eau : la corvée d’eau est un travail de tous les jours et même de plusieurs fois par jour. Il faut de l’eau pour la nourriture des hommes et du bétail, pour la boisson, pour la lessive et l’hygiène corporelle. L’eau est charriée dans des seaux suspendus à des porteurs de bois, sorte de joug reposant sur les épaules. L’eau se prend dans une mare, à une source, à une fontaine ou à un puits. Il faut parfois aller la chercher à 150 mètres de la ferme. A chaque trajet, la fermière rapporte deux seaux : l’un va sur une tablette égouttoir/évier : c’est l’eau à boire avec une sorte de louche en bois ou en métal. L’autre seau va sous l’évier : c’est l’eau pour la vaisselle, la toilette, le lavage.
L’évacuation des eaux usées pose aussi un problème. Souvent ces eaux sont recueillies par un trou à travers le mur, à la base de l’évier et alimentent un bac où barbotent les canards. Les grandes lessives, cependant, se font deux fois par an au lavoir.
Le deuxième gros travail est la préparation des repas pour les hommes et pour les bêtes, la pâtée des cochons qu’on engraisse, par exemple.
C’est un gros travail, car, en été, le paysan fait quatre à cinq repas par jour :  le premier casse-croûte vers cinq heures du matin, le deuxième vers sept heures trente,  le déjeuner à midi,  la collation vers dix-sept heures,  le souper à la tombée de la nuit.
A cela, il faut ajouter la confection du pain, une à deux fois par semaine.
Les menus sont monotones, tous les jours semblables. La soupe était notre pitance principale : soupe à l’oignon le matin et le soir et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Le lard était réservé pour l’été et les jours de fête. (Emile Guillaumin : La vie d’un simple).
Quelle que soit la qualité de la cuisine, cela représentait un gros travail. Il arrivait à la maîtresse de maison de se faire aider par des servantes, mais, de ce travail, elle était seule responsable.
La basse-cour et le jardin requéraient aussi les soins de la fermière : ces activités étaient les seules à faire entrer un peu d’argent frais régulièrement à la maison.
Les légumes du jardin étaient indispensables à la soupe familiale.
Des proverbes très nombreux soulignent l’importance de ces activités féminines :
Le coq a beau éparpiller, si la poule ramasse, elle emplit le grenier.
A la maison et au jardin, on connaît ce que femme vaut.

On se souvient qu’une femme qui néglige son jardin peut être punie d’un charivari.
La fermière, enfin, partageait avec son mari le travail à l’étable : la traite, la confection du beurre et du fromage lui revenaint. Qui plus est, elle devait se montrer disponible pendant la période des gros travaux des champs, pour conduire les bœufs dans les labours, couper les gerbes à la faucille, les charger si nécessaire et donc être dotée d’une solide résistance physique.
On connaît la femme au pied et à la tête.
Femme vaillante, maison d’or.

Cette description non exhaustive du travail de la femme rurale nous permet une constatation : la femme rurale était intégrée à une unité de production agricole et, comme telle, elle constituait un élément indispensable de l’entreprise ; c’est pourquoi, à la campagne, les veufs ne restaient jamais seuls ; ils se remariaient ou bien constituaient de faux couples : fils /mère, frère/sœur, père/fille. Non pas pour l’entretien du ménage, comme on l’entend de nos jours : balayage et époussetage des meubles ne prenaient guère de temps. Le sol est en terre battue, les meubles, une table, deux bancs, un coffre… étaient rares.
Ce n’était pas non plus pour élever les enfants que le veuf se remariait, la solidarité familiale en permettait la prise en charge, comme le rappelle P. J. Hélias : Dans les semaines qui suivirent la mort de la mère, les voisines venaient s’enquérir de la petite Lisette au berceau. L’une ou l’autre des femmes qui nourrissait son propre rejeton, ôtait les épingles de son gilet et donnait le sein à l’orpheline, généreusement.
Mais la présence de la femme était indispensable à la survie de l’entreprise agricole et, par là, à la survie de la famille tout simplement. La femme rurale était associée à égalité de responsabilité avec son mari ; différences essentielles avec les bourgeoises de la même époque, oisives malgré elles, simple élément du prestige social de leur époux.
C’est pourquoi il convient, semble-t-il, de faire un sort définitif au soi-disant mépris des hommes à l’égard des femmes dans la société rurale, notamment aux heures des repas. Écoutons Abel Hugo, visitant la Sarthe, et se comportant en écrivain folkloriste, c’est-à-dire en bourgeois qui évalue la condition paysanne suivant ses propres critères : les vieilles mœurs se conservent dans ce pays ; le dicton : du côté de la barbe est la toute- puissance garde encore toute sa vertu. La fermière, qu’on appelle maîtresse, et qui nomme son mari, son maître, quelque lasse qu’elle soit, ne s’assied jamais à table avec les hommes. Elle leur fait la cuisine, les sert et mange debout ainsi que toutes les femmes et les filles sans exception.
Ayant observé des scènes semblables, plus virulent encore, Michelet s’écrie : Aux Antilles, on achète un nègre, en France on épouse une femme !
Pour Abel Hugo, pour Michelet, la femme au foyer doit être inactive et sans aucun apport productif pour le ménage. Les tâches domestiques, dites féminines, sont exécutées par du personnel salarié : lessive, cuisine, ménage sont faits par les bonnes ; ces tâches sont ainsi dévalorisées.
En milieu rural, la situation est différente ; si la femme mange après les hommes, ou debout derrière eux, c’est qu’elle est chargée d’une mission bien précise : nourrir l’équipe affamée qui revient des champs. Ceci exigeait une organisation qui ne se juge pas en termes d’inférieure ou de supérieure, mais en terme d’efficacité.
Ainsi, à Abel Hugo ou à Michelet, nous préférons Madame d’Abbadie d’Arrast, folkloriste elle aussi, mais bien plus fine observatrice quand elle affirme : Si la femme ne s’assied pas à table, ce n’est nullement pour elle un signe d’infériorité ou de servitude : c’est parce que, fidèle à son rôle de ménagère, elle fait manger la famille d’abord. Elle mange ensuite, après les autres, la plupart du temps debout ou assise sous le manteau de la cheminée.
Ces considérations sur le comportement des hommes et des femmes en milieu rural nous amènent tout naturellement à nous interroger sur le statut des femmes vis-à-vis des hommes dans la mentalité paysanne, et autant que nous puissions le savoir.
Pour connaître l’opinion des hommes sur les femmes en milieu rural, nous disposons d’un très grand nombre de proverbes, très nombreux… et très contradictoires ! Ainsi, certains affirment la supériorité des hommes :
Le chapeau doit commander la coiffe.
(Bretagne)
Qui veut battre sa femme trouve assez de raisons.
(Provence)
Les femmes sont comme les côtelettes, plus on les bat, plus elles sont tendres.
(Languedoc)
Deux beaux jours à l’homme sur terre, quand il prend femme et quand il l’enterre (Provence)
D’autres proverbes affirment le contraire :
Un cheveu de femme tire plus que trente paires de bœufs.
(Provence)
Battre sa femme, c’est battre sa bourse.
Qui frappe sa femme, frappe un sac de farine ; le bon s’en va, le mauvais reste.
(Provence)
On ne peut donc guère pas plus se fier aux proverbes qu’aux discours des folkloristes : ils disent tout et son contraire. Une fois de plus, il nous faut essayer de comprendre d’après les quelques témoignages directs recueillis auprès d’Émile Guillaumin ou P. J. Hélias. D’après ces témoignages, il nous semble que la femme rurale est à la fois puissante et crainte : puissante, parce qu’elle est indispensable à la survie de l’exploitation. De ce fait, elle exerce une forte autorité sur la maisonnée : c’est la mère de Tiennon qui décide de l’opportunité du mariage de ses fils.
Mais elle est puissante aussi parce que, tout comme l’ouvrière dans les ménages ouvriers, c’est elle qui gère le plus souvent les économies ; Tiennon qui, âgé de dix-sept ans et travaillant sans salaire dans la ferme de ses parents, demande une pièce pour aller au dimanche des garçons, tradition pour les jeunes de bien s’amuser ; il se voit opposer un refus : Ma mère intervenant déclara qu’il n’y aurait plus moyen de suffire si je me mettais déjà à manger de l’argent… Je finis par obtenir quarante sous (La vie d’un simple).
Détentrice des cordons de la bourse, dispensatrice des petites sommes au jour le jour, la femme peut maltraiter les domestiques et ridiculiser son époux aux yeux de la communauté villageoise.
Guillaumin évoque ainsi le ménage Gonin qui est la risée du pays : la femme qui avait pris en main le gouvernement du ménage faisait expier à son mari ses fautes passées. Privé de tout argent de poche, le pauvre tirait ses heures lamentablement…
Quand Tiennon se met à priser : Victoire me disputait, disant que nous n’étions pas riches au point qu’il fut nécessaire que je m’entre l’argent dans le nez et puis d‘ailleurs, c’était dégoûtant…Tristes jours que ceux où ma provision s’épuisait ! Je n’osais pas, à cause de Victoire surtout, envoyer quelqu’un au bourg pour quérir du tabac. Mais le temps semblait long. Il me prenait des envies de chercher chicane à tout le monde !
Pour la femme, l’équilibre est difficile à trouver entre avarice et économie, qualité particulièrement valorisée : femme économe et alerte vaut son pesant d’or. Femme économe fait la maison bonne.
Il s’agit de ne pas gaspiller, mais aussi d’éviter la réputation d’avarice qui rend la louée des domestiques difficile. La marge est étroite, Tiennon en sait quelque chose : Très économe, Victoire savait tirer le meilleur parti de toutes les denrées qu’elle portait au marché de Bourbon chaque samedi. Elle rabrouait souvent la servante qui ne ménageait pas assez le savon, la lumière, le bois pour le feu. La pauvre fille n’avait pas toutes ses aises. Il arriva même que notre maison en fût un peu décriée : on disait la bourgeoise méchante et intéressée.
Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au-dessus du cours normal
(La vie d’un simple).
La femme paraît puissante, donc ; mais elle est également crainte, en vertu même de sa féminité : tradition séculaire de méfiance des hommes à l’égard des femmes, dans tous les pays chrétiens marqués par le souvenir du péché originel. Eve fit trébucher Adam. Par sa féminité, une femme peut ruiner une maison.
C’est pourquoi, dans la tradition paysanne, s’il y a l’image de l’épouse modèle, bonne mère, protectrice du foyer et ménagère avisée, il y a aussi l’image maléfique de la femme qui aurait partie liée avec le diable :
Si petite que soit la femme, elle a plus de fourberie que le diable.
(Provence)
Quand le diable ne peut le faire, il va chercher la femme.
(Aveyron)
Et, dans certains contes populaires, la bonne mère, ménagère filant près du berceau, devient une sorcière chevauchant sa quenouille. La cuisinière, en guise de soupe, prépare des décoctions magiques…
La méfiance à l’égard des femmes reste la règle.
Cette méfiance est décuplée quand les femmes se retrouvent en groupe. Les occasions sont rares : il y a le marché, mais beaucoup de paysannes ne prennent pas le temps d’y aller et les familles pauvres vivent en autarcie.
Il y a surtout le lavoir : la grande lessive est un événement qui n’a lieu que deux fois par an, au printemps et à l’automne. Les trousseaux, enrichis d’héritages successifs, la modicité de la mise permettent de se passer de lavages fréquents. La grande lessive dure trois jours, le temps de remplir le cuvier de linge et de cendres, puis de couler la lessive, c’est-à-dire de remplir le cuvier d’eau de plus en plus chaude, et enfin de laver le linge en le battant.
Pendant ces trois jours, les langues vont bon train ; le lavoir est un tribunal, une cour de justice très populaire et où les hommes singulièrement passent de terribles quarts d’heure. Ces gaillardes vous les déshabillent en un tournemain, les savonnent de bas en haut, les rincent, leur raclent le cuir à la brosse à chiendent et en avant le battoir : Pan, pan ! À toi mon père Amédée, attrape mon vieux Zéphyrin ! (H. Mossoul : Au bon vieux temps ; souvenirs du Gâtinais et de la Brie).
Les femmes, ensemble, parlent, critiquent, dénoncent, injurient, creusent les rivalités et, par là, elles assument toute la part des relations sociales qui passe par une parole violente et médisante, dont elles semblent avoir le monopole.
Les proverbes confirment la nature des propos échangés et nous montrent les femmes, à la fois exténuées par leur travail et furieuses contre un époux dont elles ont appris un écart de conduite :
Quand les femmes viennent du ruisseau, elles mangeraient le mari tout vivant.
(Provence)
Dans certaines régions, des assemblées de travail féminin fonctionnent selon le même principe que le lavoir : c’est le cas du « covize » en Auvergne. Pendant que les cultivateurs sont aux champs, les ménagères mettent en commun leurs occupations extra domestiques : ravaudage du linge, travail au crochet, montage de chapelets, dentelle au carreau : il y a 40 000 dentellières dans le département de la Haute-Loire !
Les nouvelles du pays vont bon train… Médisances et calomnies s’enchaînent. Quand la causerie languit, une bonne âme propose un chapelet !
Toutes les femmes, pourtant, ne pèsent pas du même poids dans la société rurale, car leur statut est variable dans cette société très hiérarchisée.
On ne peut dresser un portrait féminin rigide et unique. Il faut tenir compte et des étapes de la vie familiale et des stratifications sociales.
Suivant les étapes de la vie familiale, les travaux féminins varient en nature et en intensité : la petite fille mène les moutons et les cochons aux champs ; Catherine, la sœur de Tiennon, le fait jusqu’à douze ans, avant que Tiennon ne lui succède : Le troisième été après notre installation au Garibier, la Catherine ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu’alors. Elle lâcha donc les brebis pour les besognes d’intérieur et les travaux des champs. J’allais avoir sept ans, on me confia la garde du troupeau. (La vie d’un simple)
La femme mariée vit dans son domaine restreint, autour de la salle commune, avec ses annexes, le potager, l’étable et la basse-cour. Devenue âgée, elle est alors déchargée de ses responsabilités majeures, le plus souvent au profit de ses belles-filles. Elle retrouve les tâches secondaires de l’enfance auprès de ses petits-enfants qu’elle élève souvent.
Ces divers temps de la vie féminine interfèrent aussi avec les stratifications sociales : il y a une énorme différence de statut entre la maîtresse d’une grande ferme et une journalière agricole. La première s’appuie sur une équipe de domestiques, hommes ou femmes ; les servantes la secondent auprès des enfants en bas âge, auprès des fourneaux ou pour la traite, les petites lessives et les tâches les plus fatigantes, comme la quête de l’eau.
La journalière agricole est contrainte à un travail quotidien chez les autres. Traînant toujours un mioche, une vache ou une chèvre avec elle, elle va en journée, quêtant son salaire quotidien, un peu de lait pour son enfant, un peu d’herbe pour sa bête.
Les régions où dura tard une importante pauvreté gardent encore aujourd’hui le souvenir de ces femmes, mi-journalières, mi-mendiantes, obtenant quelques sous, des pommes de terre et du lait, en échange d’une lessive à la rivière ou d’une prière marmonnée entre les dents. Il semble, enfin, que le statut de la femme rurale soit variable suivant les régions : ainsi la femme bretonne paraît avoir une place privilégiée, allant à la foire, assumant la représentation du ménage lorsqu’il y a des démarches administratives à accomplir. Elle hérite sur pied d’égalité avec ses frères : on peut y voir la trace très ancienne du droit celte : dans le droit celte, la femme occupe une place égale à celle de l’homme. P. J. Hélias décrit avec verve la femme bigouden : On assure que les Bigoudens se faisaient mener à la baguette par leurs propres épouses. Quand un couple de Bigoudens se montrait en public, la femme faisait marcher son homme devant elle pour donner le change. Lui plastronnait, le pouce aux entournures du gilet, « poitrinant » comme un coq. Mais il suffisait qu’il montrât quelques velléités de tourner à droite vers les bistrots à galoches et à brelans, et aussitôt, derrière lui, sa bonne femme levait le bout de son parapluie pour lui en toucher le coude impérativement. Et l’homme, avec un soupir, tournait à gauche en direction de la maison.
Il y avait pourtant certaines occasions où il fallait aller boire au comptoir pour tenir son rang. Alors, c’était la patronne qui, d’une voix douce, commandait la boisson de son homme. (Le Cheval d’orgueil )
En revanche, dans un Sud qui remonterait jusqu’au Massif Central et parfois même jusqu’aux pays de Loire, la femme est nettement secondaire : nous sommes en pays de droit romain très ancien. La femme est plus effacée, renfermée dans sa maison, exclue du patrimoine par une dotation, transportée de la maison du père à celle du beau-père. Ainsi, avant de conclure, cette dernière partie de notre exposé s’efforce de nuancer le portrait de la femme rurale. Elle met en valeur l’ancrage très fort, dans un passé immémorial qui explique la permanence d’une certaine hétérogénéité en France.
Pourtant, à la fin du siècle, c’est l’ensemble du monde paysan qui change.
Nos interlocuteurs mentionnent l’amélioration du pain, les progrès du machinisme avec les moissonneuses-batteuses et les premiers trains, autant de signes de croissance du niveau de vie dans les campagnes
Le fidèle Tiennon nous livre une dernière confidence, précieuse pour nous qui nous intéressons aux femmes : En 1893, le jour de Pâques, étant arrivé au bourg un peu tôt pour la grand-messe, je me mis à causer avec le père Daumier, un vieux de mon âge. Des jeunes filles nous frôlèrent, fraîches et jolies, en élégantes toilettes. Je dis à Daumier : si elles revenaient, les femmes d’autrefois, celles qui sont mortes il y a cinquante ans, j’imagine qu’elles seraient bien étonnées de voir ces toilettes là (La vie d’un simple).
De fait, la fin du dix-neuvième est l’âge d’or de l’élégance rurale : jamais les vêtements régionaux n’ont été plus somptueux ; les coiffes des Bigoudens ne cessent de monter (trente-deux centimètres !), les paysannes de Savoie portent en pendentifs des croix d’or et, en Camargue, les élégantes ornent leurs coiffes de somptueux rubans de la soierie lyonnaise.
Cette prospérité relative se ressent jusque dans les pauvres maisons rurales où un mobilier régional de qualité remplace progressivement les bancs et les coffres ; certains historiens considèrent la fin du dix-neuvième comme l’âge d’or de la paysannerie française.

Conclusion :
La Première Guerre mondiale va fracasser ce bel essor. Tandis que les époux et les fils donnent leur vie sur les champs de bataille, les femmes rurales assurent seules la responsabilité de l’exploitation agricole familiale. Aucun travail ne les rebute : des photos d’époque nous les montrent, attelées aux herses dans les labours, pour compenser l’absence de chevaux.
Peut-être est-ce leur dernière victoire… ?
Les grandes mutations techniques contemporaines ont entraîné un bouleversement profond des rôles et des tâches en milieu rural.
Dans une exploitation agricole moderne, la femme peine plus qu’autrefois à trouver sa place ; souvent même elle travaille en ville. Est-elle alors une femme des villes ou encore une femme des champs ? Peut-on aujourd’hui encore parler d’une spécificité de la femme
rurale ?

Suite au prochain article avec des témoignages.

 

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Suite 1 : Témoignages de femmes à la campagne au 19ème siècle

TEMOIGNAGES :

Jeannette Boniface de Saint-Bonnet-le-château :

Mes grands-parents naquirent dans la région de Saint-Bonnet-le-Château. Très jeunes, ils durent quitter la petite ferme de leurs parents, pour chercher à gagner leur vie dans de meilleures conditions. Le hasard les fit se rencontrer à Lyon où mon grand-père faisait son apprentissage de boulanger. Ma grand-mère était femme de chambre dans une maison bourgeoise.
Mariés, ils décidèrent de revenir au « Pays », et achetèrent une maison à Leignecq. Cette maison avait été incendiée, il ne restait que les quatre murs.
Très vite, mon grand-père dut renoncer à exercer son métier de boulanger, faute de clients : chaque famille fabriquait elle-même son pain. Il travailla comme ouvrier agricole itinérant lorsque l’urgence ou l’importance des travaux réclamait une main-d’œuvre supplémentaire. Ma grand-mère faisait de la dentelle au carreau.
Peu à peu, ils rebâtirent la maison, achetèrent quelques lopins de terre toutes les fois qu’une occasion se présentait et que les moyens financiers le permettaient.
Ils se constituèrent ainsi une petite ferme de trois vaches.
La construction de la ligne de chemin de fer de Bonson à Sembadel procura à mon grand- père un travail plus régulier, plus stable et sans doute mieux payé que celui d’ouvrier agricole.
Ils vivaient chichement, mangeaient la soupe trois fois par jour, complétée à midi par une poêlée de pommes de terre, cuites à l’huile de colza ou au saindoux.
Ma grand-mère se servait d’une poêle à long manche qu’elle posait sur les chenets de l’immense cheminée d’autrefois.
Ils ne mangeaient pas d’autre viande que celle du cochon qu’ils avaient élevé. Le dimanche, ils s’offraient du pain blanc, un peu de vin, une poule de temps en temps, c’était l’économie sur toute la ligne. Même la consommation des œufs était limitée. Il fallait les vendre pour acheter les vêtements, le savon et autres marchandises que l’on ne produisait pas.
Vers les années 1900, mes grands-parents louèrent à l’administration sous-préfectorale une aile de leur maison (celle qu’ils habitaient) pour qu’on y installe la première école primaire du lieu. Ils réduisirent la surface de l’écurie et de la grange et y aménagèrent pour eux deux petites pièces habitables. Ils vécurent là, une dizaine d’années, bénéficiant du revenu que leur procurait le loyer de l’école.
Ils élevèrent deux enfants qui s’expatrièrent très vite hors du foyer. Mon oncle créa une petite armurerie à Saint-Étienne et mon père entra comme cheminot au P.L.M.
Ma mère était la fille d’un maréchal-ferrant, profession qui donnait un certain rang social. Elle avait fait des études chez les religieuses de Saint-Jean-Soleymieux, jusqu’au niveau du brevet élémentaire mais n’avait trouvé d’autre emploi que celui de domestique non rétribuée chez sa sœur qui avait un commerce de primeurs en gros.
En raison de son niveau d’instruction, ma mère put aider mon père à enrichir ses connaissances utiles pour son avancement professionnel.
Après le départ de leurs enfants, mes grands-parents élevèrent des enfants de l’Assistance Publique. Il y en avait dans toutes les fermes, ils aidaient aux travaux et la pension que versait l’administration complétait les modestes revenus des petits paysans.
Ces enfants étaient parfois mal nourris et souffraient de sévices.
Mes grands-parents les considéraient comme leurs propres enfants ; pour preuve, cette anecdote : pour vendre son veau, mon grand-père le conduisait à pied à Saint-Bonnet-le-Château (distance : sept km). L’aide du petit de l’Assistance était indispensable pour faire marcher la bête récalcitrante qui perdait quelques kilos en cours de route. La bête vendue, c’est le jeune garçon qui en empochait le montant. Il en avait été chargé par la grand-mère, pour éviter que le grand-père n’en laisse une partie dans les cafés et les bars de Saint-Bonnet : quelle marque de confiance !
Après la mort de mon grand-père, mes parents recueillirent ma grand-mère et la gardèrent jusqu’à sa mort. Elle était très pieuse : c’est moi qui étais chargée de l’accompagner à la messe ou au couvent des religieuses de Sante-Claire où elle se rendait fréquemment.

Ghislaine Boutchakdjian du bas Nivernais au début du vingtième siècle.
Ces souvenirs datent du début du vingtième siècle mais, compte tenu du contexte, ils pourraient se situer au dix-neuvième, voire à la fin du dix-huitième !

Ma mère est née en 1913 dans un petit village de la Bourgogne qui  » tire » sur le Nivernais et qu’on appelle la basse Bourgogne. Elle en est partie définitivement en 1931.
En 1943 ou 44, pour des raisons familiales, elle y est retournée et je l’ai accompagnée (j’avais sept ou huit ans). Nous n’y sommes restées que quelques jours, heureusement ! Ce village d’environ 800 habitants était d’une saleté repoussante. Les rues, non goudronnées, étaient couvertes de bouses de vaches car dans chacune il y avait une ferme, quelquefois deux.
Les fermes : 3 ou 4 vaches, une basse-cour, un ou deux porcs, avec le fumier tout près de la rue et le purin qui coulait dans le caniveau !
Les commerces : trois ou quatre « Epicerie-bonneterie-tabac-café-quincaillerie », bref des bric-à-brac avec le papier tue-mouches gluant qui pend au plafond.
Le soir et même à midi pour certaines fermes, les vaches rentraient des champs, arrivant de partout, et se dirigeaient vers la mare dans le bas du village où une auge recueillait l’eau d’une source. Le trop-plein débordait, formait une mare dans laquelle les bêtes et les gamins pataugeaient à qui mieux mieux. C’était innommable !
J’étais née dans un village d’Ile-de-France tout propret, bien agencé, je ne m’imaginais pas pataugeant dans la mare aux vaches !
Nous étions « descendues » chez un vague grand-oncle de ma mère, celui-là même qui, au début du siècle, avait fait amener l’eau courante dans l’écurie de son cheval, mais pas dans la cuisine de la ferme.
Sa mère, sa femme et la domestique allaient encore, durant des années, chercher l’eau à la borne municipale.
Lors de mon séjour avec ma mère, l’eau était arrivée sur l’évier mais il n’y avait pas de tuyau pour l’écoulement. Il fallait mettre un seau. Quelquefois, ça débordait !
Bien entendu, je ne parle pas de ce qui servait de W.C. au fond du jardin, assez loin de la maison : c’était tellement rustique, ça semblait tellement branlant… !
Le matin, au petit déjeuner, il fallait boire le lait de ces vaches répugnantes et, aux repas, manger le fromage blanc, salé de surcroît. Comme boisson, l’horrible piquette de cette région qui n’a rien à voir avec la Bourgogne et ses fameux vins.
« Ce village n’a pas changé depuis ma naissance » m’a dit ma mère. « Tout est toujours pareil« , et elle m’a raconté quelques histoires de son enfance :
Peu avant son départ, en 1931, ma mère avait été à un mariage. Il s’agissait d’un parent du fameux grand-oncle. Celui-ci, invité au mariage évidemment, n’entra pas à l’église. Dans cette contrée, alors farouchement anticléricale, il était un « rouge » et fier de l’être. Pourtant lui-même s’était marié religieusement (deux fois même, sa première épouse était morte « en couches »), bien obligé car, bien qu’en majorité anticlérical, le village aurait vu d’un mauvais œil un mariage civil. Et d’ailleurs, la famille avait son banc à l’église, avec son nom gravé sur une plaque de cuivre.
Un vrai colosse, ce « bas bourguignon », têtu et malin, pas tendre pour sa famille ; il est mort à plus de 90 ans car, dans ce pays où l’hygiène ne faisait pas partie du vocabulaire, si, ni le croup, ni la tuberculose ne vous avaient emmenés dans votre enfance, vous aviez des chances de vivre vieux !
Le croup et la tuberculose ! De vrais fléaux se rappelait ma mère qui avait elle-même eu le croup (maladie voisine de la diphtérie, devenue plus rare lorsque fut obligatoire la vaccination contre la diphtérie dans les années trente.
Dans chaque famille, l’une de ces deux maladies avait emporté un ou plusieurs membres. Au cimetière, ma mère me montra : 15 ans, 12 ans, 2 ans, 20 ans… Elle avait perdu plusieurs camarades ainsi.
A l’école communale, elle avait un petite camarade de l’Assistance – on disait ainsi pour Assistance Publique (D.A.S.S. actuelle). On disait plus facilement la « petite de l’Assistance » ou la « bâtarde » plutôt que son prénom. Elle avait été placée en nourrice chez un couple âgé très pauvre. A quel âge ? Ma mère ne savait pas. Pour ce couple âgé, la pension versée par l’administration était la seule source de revenus. Ils ne travaillaient plus, avaient à leur charge une fille malade célibataire. Ils cultivaient un petit jardin, avaient quelques poules et lapins et recevaient chaque trimestre, en tant « qu’indigents de la commune » (c’était le terme officiel), un « bon » pour un kilo de pot-au-feu à prendre chez le boucher du village. C’était la seule viande de boucherie qu’ils mangeaient : « C’était une misère noire » disait ma mère. L’enfant en nourrice était bien traitée. Le vieux couple était gentil. Recevant deux fois par an (été et hiver) un trousseau complet, elle était plutôt mieux habillée que la plupart des enfants de paysans qui vivotaient sur leurs maigres exploitations. Elle allait régulièrement à l’école, n’étant jamais envoyée aux champs car, me disait ma mère, les parents gardaient tout le temps les gamins pour aider à la ferme et garder les vaches dans les prés. Le jeudi, la fillette gardait les chèvres au bord des chemins, ou allait avec la vieille dame qu’elle nommait grand-mère, grappiller après les vendanges, à la cueillette des champignons… Ma mère suivait !
A douze ans, fin de l’enfance, la petite a été placée et ma mère ne l’a jamais revue. Placée : ma mère savait ce que cela voulait dire. Placée comme domestique dans une ferme. Chez le grand-oncle, il y avait une domestique qui venait de l’Assistance. Elle était arrivée dans la famille tout bébé, avait grandi là, et on l’avait gardée comme servante. Elle était un peu simple mais on n’était pas méchant avec elle. Elle travaillait beaucoup et, disait ma mère, « Elle n’est tranquille que dans les champs avec ses vaches et son chien« . Lors de mon séjour chez le grand-oncle, elle était toujours là. Elle avait déjà un certain âge.
Deux ou trois ans avant le départ de ma mère de son village natal, le « grand-père nourricier » développa une tumeur au visage. Pas d’argent, pas beaucoup de soins à l’époque. Le médecin faisait quand même quelques pansements. On le payait en nature (c’était une coutume répandue chez les paysans pauvres : volaille, lapin, fruits selon la saison et selon ce qu’on avait). La tumeur prit des proportions importantes et le vieillard mangea de plus en plus difficilement. Des voisines compatissantes, lorsqu’elles allaient (rarement) en ville, (à Clamecy, par exemple) lui rapportaient deux ou trois bananes, fruits qui n’étaient pas vendus au village et qui d’ailleurs étaient trop chers pour ces « indigents ». Cette nourriture était la seule qui passait à peu près. Le vieil homme est mort quelque temps après le départ de ma mère : « mort de faim sûrement » me disait-elle.
Et sur ses vieux jours, lorsqu’elle racontait ces histoires, elle ajoutait invariablement : « Et qu’on ne vienne pas me parler du bon vieux temps ! »

Marcelle Bréasson de la plaine du Forez pour la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.
Je n’ai pas eu la chance de connaître mes grands-mères, mais je peux vous parler de ma grand-mère paternelle, mon père m’ayant bien souvent raconté combien fut dure la jeunesse de sa mère. Cette grand-mère, je crois pouvoir dire qu’elle a fait partie de celles que vous appelez « les exclues du monde rural ».
Son père, mon arrière-grand-père, Jean-Pierre Rochagneux, petit fermier de la plaine du Forez (région de Montverdun) et sa mère, Louise Noailly eurent trois enfants : Louise, ma grand-mère, Antoinette, puis Jean qui, pour naître, lui coûta la vie (mourir en couches était une des grandes peurs de cette époque).
Mon arrière-grand-père, seul avec trois enfants en bas âge, épousa sa bonne et il eut de ce deuxième mariage six enfants. Hélas, les enfants du premier lit furent très mal acceptés par la nouvelle patronne qui chercha à s’en débarrasser le plus vite possible : très jeunes, ils furent donc placés.
Ma grand-mère fut envoyée dans une grosse ferme de la plaine, comme domestique agricole. Les gros fermiers de la plaine étaient durs pour leur personnel. Ils avaient une vie à part, plaçant les domestique sous l’autorité du grand valet, le seul bien payé. Celui-ci était recruté par ses patrons à la loue qui avait lieu tous les dimanches à Montbrison, Boën ou Sury. (J’ai connu les dernières loues que la guerre de 14-18 arrêta). Il était choisi pour sa résistance à la fatigue et la rapidité de son travail, car c’est lui qui menait la cadence que tous devaient suivre. C’est lui aussi qui, avec fermeté, devait assurer la discipline de cette nombreuse main-d’œuvre, nombreuse puisque tout le travail se faisait à la main (machines inexistantes).
Les domestiques mangeaient dans une pièce à part, une nourriture pas toujours de bonne qualité : le lard rance était pour eux, ainsi que, rarement, les pâtés faits à la pâte à pain et pauvrement garnis de tranches de poires. Pendant le Carême, chacun n’avait droit qu’à une tête de hareng, (d’après ce que nous disait mon père). Le grand valet, en ouvrant son couteau, donnait le signal du début du repas, et en le fermant celui de sa fin : tant pis pour les retardataires ou pour ceux qui mangeaient lentement.
Tout ce personnel couchait « à la paille », les hommes habituellement dans l’étable ou dans l’écurie.
Et pour noircir le tableau (qui n’en avait pas besoin), la plaine à cette époque était malsaine et les fièvres paludéennes y étaient endémiques. Ma grand-mère eut cette fièvre : pas question de se soigner, il fallait partir au travail. Quand elle sentait venir la crise, elle n’avait qu’une solution : se coucher dans un pré, au bord d’une terre, dans un fossé, attendant que ses tremblements fiévreux cessent.
Comment et quand quitta -t-elle cette galère ? Je ne le sais. Mais mes souvenirs retrouvent ma grand-mère à Boën, bonne dans un café fréquenté par un voisin, menuisier et vieux garçon.
Bientôt, quelques commères du quartier qui aimaient faire les mariages pensèrent qu’il y en avait un tout indiqué entre la petite servante de vingt-six ans et le menuisier voisin qui en avait quarante. Cela marcha et en 1876 eut lieu le mariage : ils eurent deux enfants, dont mon père.
Les années passèrent. Puis mon grand-père souffrant de crises aiguës de rhumatisme, dut arrêter son travail. Il ouvrit alors un café-restaurant dans la maison qu’il venait de faire construire et c’est ma grand-mère qui assuma la charge du commerce. Mon père se rappelait fort bien que, les jours de foire, sa mère préparait un énorme plat de pommes de terre au four. Puis ma grand-mère tomba malade et mourut en 1899, âgée de quarante ans.
Peut-être serez-vous intéressé par le contrat de mariage de mes grands-parents : je relève ce qui concerne ma grand-mère :
Ils adoptèrent le régime de la communauté réduite aux acquêts.

La future épouse apporte et se constitue comme provenant de ses économies :

1. Ses vêtements, linge et bijoux évalués à ……………………….100 F
2.Une couette en plumes d’oie……………………………………….20 F
3. Un édredon et un traversin ………………………………………….60 F
4. Des rideaux de lit en cretonne…………………………………………30 F
5. Quatre paires de draps………………………………………………………40 F
6. Quatre cents francs qu’elle possède en espèces………….400 F

Total ………………………………750 F

Lucienne Cronel de la plaine du Forez au début du 20ème siècle.
Mes grands-parents maternels étaient propriétaires d’une « grosse » ferme.
Mon grand-père Benoît est décédé jeune, en 1925. Je ne l’ai pas connu.
Maman nous parlait beaucoup de lui : elle était fière de son père.
Donc, finie la grosse ferme et ma grand-mère Laurence reprit, toujours dans le même hameau, une ferme plus petite et y installa mes parents. Nous avons toujours vécu chez elle.
C’était un peu la « patronne », pas toujours très tendre avec mon père.
Il s’avéra assez vite que, pour six personnes (parents, grand-mère, plus trois filles), les revenus de la petite ferme ne suffisaient pas. Mon père dut trouver d’autres petits travaux de campagne, et enfin un travail en usine, en plus de la conduite de la ferme.
La cohabitation grand-mère, mère et gendre n’était pas toujours évidente, ce qui amenait Maman à nous dire, lorsque nous fûmes plus grandes, qu’elle ne souhaitait surtout pas, plus tard, se voir venir habiter chez ses enfants.
Ma grand-mère était croyante et pratiquante, ne manquait pas sa messe du dimanche matin à dix heures. Depuis chez nous à l’église de Savigneux en Forez, six kilomètres aller et retour. A pied, bien entendu. Il m’arrivait de l’accompagner. Nous passions devant le cimetière où reposaient mon grand-père et un de ses fils, notre oncle. Quelques secondes d’arrêt pour que ma grand-mère fasse son signe de croix.
Le dimanche des Rameaux, un gros bouquet de buis était béni et, dès son retour, réparti dans chaque pièce de la maison, et aussi dans l’étable et la porcherie. Lorsqu’il y avait orage, tonnerre et éclairs, ma grand-mère faisait brûler dans le foyer du « fourneau » une branche de ce rameau.
J’étais peureuse, surtout pendant les orages, mais, soulagement pour moi, « le tonnerre ne pouvait plus tomber sur la maison ».
Le pain était quelque chose de sacré : ce pain que l’on entamait avec beaucoup de respect, après y avoir tracé de la pointe du couteau le signe de la croix pour remercier Dieu du pain quotidien (une de mes sœurs le fait encore). La couronne de pain, on ne la posait jamais à l’envers sur la table « car on ne gagne pas son pain en étant couché ».
Pas de lessive de draps pendant la semaine de Pâques (semaine sainte) et aussi pour la Toussaint. Pas de bouquet d’aubépine dans la maison : tout cela portait malheur.
Chaque année, on tuait le cochon. C’était la fête : oncles tantes, cousins, cousines étaient là. Mon père avait besoin de l’aide de Maman mais, attention, il n’en était pas question si, ce jour-là, elle avait ses « règles », car les saucissons, jambon, lard ne se seraient pas conservés !

Le battage du blé :
L’on battait « à la machine », fin juillet – début août ; journées longues et pénibles. Les hommes commençaient très tôt le matin et les femmes avaient beaucoup à faire pour nourrir et abreuver quelque quinze hommes durant toute la journée.
Vers huit heures du matin, c’était la pause casse-croûte avec jambon, saucisson, fromage, et le traditionnel pâté aux pommes et aux poires, sans oublier les petits « canons » de vin.
A midi, le repas était servi sous le hangar pour les « manœuvres ». Quant aux « machinistes », ils mangeaient avec les patrons. On appelait « machinistes » ceux qui actionnaient et entretenaient la locomobile fonctionnant à la vapeur. On chauffait au charbon. En fin de journée, les machinistes étaient bien « mâchurés » et tout le monde bien fatigué (mâchuré veut dire : qui a le visage sale, barbouillé de noir, comme les mineurs).
Tous se retrouvaient sous le hangar, autour de la table, et là, un petit coup de vin, les restes du pâté, étaient savourés avec joie et dans la bonne humeur.
Les filles se faisaient chahuter et avaient droit à la « baquiole » : deux hommes poursuivaient gentiment les filles, l’une après l’autre. Celle qui est attrapée est maintenue par ses bras et par ses pieds au niveau des chevilles et balancée horizontalement pendant quelques instants, de droite à gauche, au-dessus du gros tas de « blous », pour finalement y être jetée, sous les encouragements et les rires de tous. Les filles rouspétaient, pour la forme, car elles étaient ravies d’être chahutées. (Les « blous » : il s’agit de la balle des grains de blé, libérée pendant l’opération de battage. Ensemble léger et volumineux, on en faisait un tas près de la machine à battre.)
La météo du lendemain était présentée par ma grand-mère Laurence, très attentive à tous les mouvements du ciel, la lune, le soleil, les nuages. Le vent du Midi (les pays chauds pour ma grand-mère) présageait la pluie. Le vent du Nord, dénommé « la bise », venait des pays froids et « elle » amenait le froid.
Le ciel clair de certaines nuits amenait les gelées. Les nuages, selon leur couleur, pouvaient annoncer la grêle ou la neige. Certes, grand-mère se trompait parfois, mais il y avait souvent du vrai dans ses prévisions.
Elle consultait et s’intéressait à l’almanach du « Père Benoît ». Le « pater » (prononcer : le patère) : le « pater » passait régulièrement, de ferme en ferme, poussant ou chevauchant un vélo d’occasion muni de porte-bagages.
Il achetait les peaux de lapin, qui ne manquaient pas à cette époque. Il s’annonçait en criant : « Pater…Pater… peaux de lapins… » et, au premier contact, le marchandage commençait : « Quinze sous, disait ma grand-mère« . « Non, dix sous (le pater) », « non douze sous, c’est une belle peau d’un gros lapin... », « Non, dix sous... », « non, douze… » et le pater faisait semblant de partir… Finalement, grand-mère finissait par céder à dix sous !

La lessive hebdomadaire :
Tôt le matin, grand-mère Laurence chauffait, au bois, de l’eau que l’on prenait dans un fossé, dérivé du canal, qui coulait au pied de la maison ; (on faisait barrage pour avoir un plus gros volume).
Dans un premier temps, grand-mère mettait tremper, dans un « baquet » d’eau tiède les vêtements de travail de mon père, (très souillés, bien sûr). Ensuite, dans un autre « baquet », c’étaient « le blanc » et « les couleurs », avec lessive Saint-Marc et savon de Marseille, et l’on brossait avec une brosse « chiendent » sur « la planche à laver » introduite inclinée dans le baquet et maintenue dans sa position par une poussée du ventre. On frottait aussi à la main, généreusement, afin de ne laisser aucune trace de salissure.
Le blanc repartait dans la chaudière, et l’on faisait et l’on faisait bouillir quelque cinq à six minutes. Retiré de la chaudière à l’aide d’un bâton, le voici dans une corbeille d’osier ; on y ajoute « les couleurs », et enfin les vêtements de travail sortis du trempage, brossés vigoureusement et frottés, prêts pour le rinçage, mais disposés dans une autre corbeille car ils pouvaient « déteindre ».
Les corbeilles sont disposées sur une brouette : en avant, en direction du lavoir pour le rinçage ! (le lavoir était à deux ou trois cents mètres de la maison, alimenté en eau par une rigole dérivée du canal)Chaque famille du hameau avait son jour de lessive : il fallait s’organiser, car le lavoir n’était pas grand, mais cela se passait très bien ! Séchée au grand air, comme la lessive sentait bon !!!

Madeleine Fréry, région de Roanne et de Saint-Germain-Laval, fin du 19ème début du 20ème siècle :
Ma grand-mère maternelle – Marie-Louise Monier – était née en 1871, la dixième enfant d’une famille de dix-sept !
En trente-cinq ans, sa mère eut donc dix-sept enfants – pas de jumeaux – et qui tous vécurent mais, me raconta ma grand-mère, ne se réunirent jamais tous ensemble, l’aîné étant déjà marié lorsque naquit la dernière.
Les parents de ma grand-mère étaient agriculteurs à Juré où ils possédaient une grande ferme, aidés par plusieurs domestiques. Ils habitèrent ensuite à Luré, près de Crémeaux.
Les garçons travaillaient à la ferme, les filles, (dont ma grand-mère) reçurent une éducation assez poussée pour l’époque. Après l’école primaire, la plupart d’entre elles (elles étaient dix !) allèrent en pension.
Ma grand-mère savait donc lire et s’intéressait à la littérature de son temps.
A l’âge de vingt ans, elle épousa mon grand-père à Saint-Germain-Laval où elle eut deux filles dont Maman était l’aînée.
Les idées socialistes, presque anticléricales de mon grand-père, lui firent choisir pour sa deuxième fille le prénom de Séverine (nom d’une femme, écrivain révolutionnaire de l’époque).
Après quelques années passées à Saint-Germain-Laval, mes grands-parents s’installèrent à Lyon dans le quartier de Perrache. Puis, au début de la guerre de 1914, mes grands-parents revinrent à Saint-Germain où mon grand-père devint maire pendant de nombreuses années.
C’est donc à Saint-Germain-Laval – où je suis née – que je passais la plupart de mes vacances. Je me souviens de l’affection que me portait ma grand-mère (Mamée), du petit lit blanc où elle venait me border, de la belle salle de bains de l’appartement (luxe assez rare à cette époque), de la douceur des matins où je m’éveillais au son du marteau frappant l’enclume du voisin forgeron, musique qui résonne encore à mon oreille après tant d’années.
Je me rappelle les après-midi où Mamée m’apprenait à danser la polka en chantant ce petit refrain :
Mon papa ne veut pas
Que je danse, que je danse,
Mon papa ne veut pas
Que je danse la polka.

Ma grand-mère avait un caractère très gai, enfantin disait mon grand-père.
Je me souviens de ce grand jardin où nous allions cueillir les cerises, les légumes tout frais, et je ressens encore l’odeur sucrée des pommes que mon grand-père conservait sur des claies garnies de paille, au grenier où j’avais un peu peur de monter, au deuxième étage de la maison.
Nous allions aussi, chaque soir, chercher le lait que nous regardions traire chez les voisins paysans.
A Pâques, ma grand-mère me préparait des œufs colorés avec des produits naturels (vert de poireaux, rouge de betteraves, multicolore des brins de laine enroulés autour de l’œuf) et, selon la coutume locale, j’allais faire « rouler les œufs » en compagnie des petits copains du village, dans le pré communal à l’entrée du pays.
Et puis arrivait la fin des vacances que Mamée fêtait avec le pâté de la Saint-Michel. C’était un gros pâté aux poires, réservé à la fête patronale de Saint-Germain (fin septembre). Nous emmenions cuire ce pâté dans le four du boulanger, en emportant délicatement cette gourmandise sur une planche à laver : il me semblait immense !
Nous le dégustions avec mes parents qui venaient récupérer leurs rejetons pour la rentrée des classes du premier octobre. Et ce délicieux pâté juteux a toujours, dans mon souvenir, le goût des poires fondantes joint à la nostalgie de cette fin de vacances.
Hélas, tous ces bons moments, toutes ces vacances heureuses cessèrent brusquement lorsque mes grands-parents, en se promenant, un soir, pour apprécier la douceur de l’automne, furent victimes d’un chauffeur automobile qui roulait avec un phare défectueux et qui tua net ma grand-mère en la heurtant.
Depuis, mon grand-père partagea sa vie entre ses deux filles, mais jamais plus je ne revins en vacances à Saint-Germain-Laval, et mes souvenirs s’arrêtèrent ce terrible soir.
J’avais huit ans lorsque j’ai connu ma grand-mère paternelle : « Mamette ». Aussi n’ai-je pas de souvenirs d’une petite enfance vécue avec elle et seuls les récits de mes parents m’avaient fait connaître un peu cette lointaine aïeule.
Née en1858 dans une famille aisée du Roannais, Marie Depeux épousa à vingt-trois ans mon grand-père, Antoine Péricard, de onze ans son aîné et en eut six enfants dont deux moururent en bas âge et une à l’âge de dix-huit ans.
L’aîné était mon père né en 1882 et le plus jeune Charles né vingt et un ans après. Entre les deux était ma tante Juliette qui, à vingt ans, pendant la guerre de 14/18 fit la connaissance d’un militaire américain et décida d’aller l’épouser en Amérique. Ma grand-mère ne voulut pas laisser partir seule sa fille pour un si lointain pays et, à l’âge de soixante-deux ans, en 1920, elle partit,elle aussi, emmenant son dernier fils de dix-sept ans. Elle s’embarqua donc au Havre, pensant revenir après le mariage de sa fille.
Mais le jeune soldat, gazé en France, mourut avant ce mariage. Ma tante décida de rester aux États-Unis où elle et son frère furent employés à l’agence Cook.
Ce que fut la vie de ma grand-mère à New-York dans les années vingt qui me fut contée plus tard par elle-même, m’expliquant en riant que, faute de se faire comprendre en anglais, elle avait mangé plusieurs jours de suite le même repas dont elle arrivait à se rappeler le nom.
C’est seulement en 1932 que les « fugitifs » revinrent en France. Hébergés d’abord chez mes parents à Montbrison, ils partagèrent alors notre vie et je pus faire plus ample connaissance avec cette famille « tombée du ciel » et que je ne connaissais que par ouï-dire. Ayant acheté une maison à Moingt (le chalet), ma grand-mère y vécut jusqu’à sa mort en 1944.
Sa fille repartit à New-York pour y épouser un Canadien français et son fils y retourna aussi après son mariage avec une Montbrisonnaise.
Mais ma grand-mère, cette fois, resta en France et ce sont mes parents qui s’occupèrent d’elle. Je lui faisais de fréquentes visites, aimant l’écouter me raconter avec émotion son enfance dans le Roannais, puis sa vie « aux Amériques ».
Elle était instruite, ayant étudié dans un pensionnat de religieuses où elle apprit les travaux manuels (couture, tricot), où elle excellait. Je me souviens que la veille d’un de mes départs en vacances, ayant égaré un gilet auquel je tenais, elle me proposa de le refaire et tint parole. Peut-être y avait-elle travaillé une partie de la nuit ?
Elle jouait du piano et m’écrivait (sans aucune faute) de très intéressantes lettres lorsque j’étais à l’école normale, aimant me raconter sa vie à New-York ou encore se rappelant les joies et les peines que lui avaient causé ses années de pensionnat.
Elle s’est éteinte à Moingt à quatre-vingt-six ans, avec la présence de son fils aîné (mon père) et de Maman, mais avec le chagrin de n’avoir pas revu ses deux autres enfants. Mon grand-père qui, en 1920, à soixante-treize ans, n’avait pas voulut partir en Amérique, espérant le retour prochain de sa femme, était resté près de mes parents où il mourut en 1926, loin de Mamette. N’est-ce pas comme un roman, que cette vie de mes grands-parents paternels ?

Lucette Granger de la région de Firminy, fin du 19ème début du 20ème siècle :
Mon enfance à Firminy :
Orpheline à l’âge de quatre ans, j’ai été élevée par mes grands-parents maternels. Ils avaient déjà élevé leurs cinq enfants et trois de leurs neveux qui risquaient d’être mis à l’orphelinat après le décès de leur mère. « Vous faites pas de soucis, avait dit grand-père à son beau-frère, s’il y a des pommes de terre pour sept, il y en aura pour dix ». Ces enfants furent entièrement à la charge de mes grands-parents jusqu’à ce qu’ils puissent subvenir eux-mêmes à leurs besoins. Alors ils recueillirent mon arrière-grand-mère vieillissante, après une rude vie de labeur dans sa ferme natale.
Elle n’avait d’autres ressources que celles, bien modestes, de son travail de dentellière qui l’occupa presque jusqu’à sa mort à l’âge de 96 ans. Mes grands-parents que j’appelais Pépé et Mémé habitaient une maison à la périphérie de Firminy.
Pépé était mineur, sa paie assurait un revenu modeste mais sûr que Mémé complétait en faisant un travail de laveuse.
Mémé était une femme énergique et travailleuse, été comme hiver, elle se levait à 5 h du matin et commençait par allumer le fourneau qui assurait le chauffage et la cuisson des repas (en période de grand froid elle allumait un deuxième fourneau uniquement destiné au chauffage). Ensuite, elle procédait à sa toilette quotidienne – toilette sommaire pour laquelle elle utilisait un plat émaillé posé sur l’évier (réservé à cet usage, ce plat servait à toute la famille) ; pour les ablutions plus importantes, nous utilisions le baquet rempli d’eau tiède.
Elle préparait le petit déjeuner et réveillait tout son monde. Le café au lait était servi dans des « bols » qui étaient en fait des grandes tasses munies d’une queue. Nous avions chacun le nôtre que nous distinguions grâce à leur décoration différente. Une tartine de beurre complétait le repas.
Fidèle, sans doute, à des habitudes prises dans sa campagne natale, Pépé mangeait une sorte de « soupe » faite de morceaux de pain sur lesquels il versait le café au lait. Nous nous séparions alors pour une journée de travail,
Mémé mettait sous son bras la corbeille en osier remplie de linge de ses clientes et se rendait à la buanderie municipale toute proche, où elle avait une place réservée et payante. Elle retrouvait là les autres « laveuses » toujours les mêmes – des femmes du même monde qui, connaissant les mêmes problèmes, les mêmes difficultés, étaient prêtes à s’entraider, se rendre service, se réconforter mutuellement.
Le linge était mis à tremper dans un grand baquet d’eau tiède que le « buandier » mettait à la disposition de chacune des clientes, il leur fournissait la poudre de savon, l’eau de javel, l’alcali… et autres produits, sans oublier la « boule de bleu » indispensable pour donner au linge une blancheur parfaite.
Le lavage s’effectuait dans le « lavon », vaste bassin limité par une bordure au plan incliné. Agenouillée sur le petit coussin qui rend sa « bachasse » plus confortable.
Je revois grand-mère qui savonne, frotte le linge entre ses mains ou avec la brosse à chiendent, les coups de battoir résonnent plus ou moins en mesure, couvrant le bruit des conversations et des rires.
Puis, le linge est rincé dans un autre bassin  où coule une eau claire, tordu pour l’essorage et regagne la corbeille d’osier. L’essorage des draps se fait à deux en tordant chacune d’un côté ; l’entraide est indispensable.
Les taches rebelles n’ont pas résisté à leur exposition au soleil sur l’herbe du pré réservé à cet effet. Le linge est mis à sécher dans notre cour bien ensoleillée.
Mémé passait environ 6 à 7 heures à la buanderie. A son retour elle se restaurait en mangeant un bol de soupe de la veille qu’elle faisait réchauffer. Elle ne travaillait pas le vendredi
Les clientes venaient chercher leur linge. Un tarif des prix était établi pour chacune des catégories de pièces de linge (tant pour un mouchoir, tant pour un drap etc.).
Le samedi matin, jour de marché, Mémé « s’endimanchait ». Elle prenait son joli tablier réservé pour cette sortie, elle le quittait à son retour pour ne pas le salir et reprenait alors le tablier plus ordinaire dit « tablier de la buanderie ». Elle se coiffait d’un chapeau tenu par une longue épingle et partait faire les provisions pour la semaine.
Elle avait un don pour connaître la qualité d’un fromage. Elle le jugeait à l’aspect de la croûte plus ou moins bien « artisonnée » mais elle n’achetait qu’après avoir goûté le minuscule morceau que la vendeuse voulait bien extraire de son fromage. Les voisines la chargeaient souvent de faire cet achat pour elles.
Nous avions une cour suffisamment grande pour élever des poules, des lapins et même une chèvre. Quand Pépé fut à la retraite, il sortait la chèvre tous les jours pour la faire paître dans les pâturages communaux aux alentours de Firminy. Mon arrière-grand-mère l’accompagnait fréquemment. Sans doute avaient-ils du plaisir à retrouver ainsi leurs origines paysannes ?
Ce modeste élevage permettait d’améliorer les menus quotidiens. La chèvre fournissait « le lait bourru » très apprécié pour ses qualités énergétiques dont profitaient les amis ou les voisins qui avaient besoin d’un efficace reconstituant.
Nous n’étions pas riches, mais nous avions de quoi vivre correctement, à condition de ne pas gaspiller.
La porte était toujours ouverte pour accueillir les parents, les amis, les relations, les solliciteurs, les visiteurs imprévus. Aucun ne repartait sans entendre la phrase fatidique : « Vous mangerez bien une portion ». On sortait la grosse tourte de pain noir, des saucisses (on en avait de toutes sortes cuites à l’avance, en prévision d’éventuels convives), le fromage bien « artisonné » qui s’affinait dans le grand tiroir de la table. On arrosait le tout d’un ou plusieurs « canons » de vin.
Le pain était sacré. Avant de l’entamer, on traçait sur lui le signe de croix. Mémé exigeait qu’il soit toujours posé à l’endroit sur la table. Si nous posions une portion à l’envers, elle nous rappelait à l’ordre en disant : «Vous croyez que c’est comme ça qu’on gagne le pain ».
C’était ma grand-mère qui gérait la maisonnée et pourvoyait à tous nos besoins. Mon grand-père ne s’en occupait pas. Il s’était instruit au fil des années. Sans être un militant il s’intéressait à l’actualité, lisait les journaux, commentait les événements. Très perspicace, il avait prévu la tragédie de la dernière guerre : « Vous verrez, répétait-il, ça finira mal, nous allons vers une catastrophe ».
Il était adjoint au maire de Firminy. Connaissant sa discrétion, les indigents venaient chez nous pour quémander un service, un appui, des bons de nourriture etc. Pépé leur servait d’intermédiaire auprès des services administratifs. Par fierté ils n’osaient pas s’adresser à eux directement. Rendre service, aider ceux qui avaient des difficultés, étaient des actions naturelles, spontanées, exécutées simplement, discrètement, sans gloriole ni vanité.

J’ai vécu une enfance heureuse auprès de mes grands-parents qui m’ont entourée d’affection. Ils m’ont donné le goût d’une vie simple, ouverte aux autres. Ils m’ont inculqué des valeurs qui ont guidé ma vie. La droiture et l’honnêteté entre autres ne devaient supporter aucune dérogation.
J’ai fait de mon mieux pour transmettre cet héritage à mes enfants : « Vous ne devejamais faire du tort à qui que ce soit, ne serait-ce que d’un centime » leur ai-je toujours répété.

Françoise Lafin de Haute-Loire à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle.
Nos sorties en Haute-Loire au début du siècle :
Foires et pèlerinages constituaient l’essentiel de nos sorties.
Les foires
:
Les almanachs indiquaient les lieux et les dates des nombreuses foires qui s’échelonnaient dans le courant de l’année. Elles continuaient, depuis le Moyen Age, à assurer les échanges commerciaux, de proche en proche.
C’étaient, avant tout, de gros marchés à bestiaux fréquentés par des « maquignons » qui fixaient les prix en fonction de l’offre et de la demande. Les rues et les places étaient occupées par les étals des marchands, venus souvent de loin. Les marchandises les plus diverses s’offraient à une clientèle qui avait déserté villages et hameaux pour venir, ce jour-là, s’approvisionner du nécessaire et de quelques superflus.
Je garde le souvenir d’une foule oppressante, des cris des camelots, des cracheurs de feu, de l’odeur entêtante des caramels en cours de fabrication, de mon mal au coeur après une partie de « calque vaque » et des retours à pied après une journée épuisante.

Les pèlerinages :
C’étaient des événements importants, impatiemment attendus.

Le pèlerinage de la Sainte-Trinité :
Un dimanche de mai, ma grand-mère se levait dès les aurores, elle s’habillait de sa robe de mariée en serge bleu foncé, agrémentée d’un bustier en velours, elle se coiffait d’une large cocarde brodée, maintenue par deux grosses épingles à tête dorée et se parait du « sautoir » en or à double tour. Son cabas était rempli de sac de graines des diverses céréales que nous cultivions et d’un sac de sel destiné à être distribué au bétail, la nuit de Noël. Elle se rendait, à pied, avec d’autres pèlerins, dans un lieu assez mystérieux, une chapelle en pleine forêt dédiée à la sainte Trinité. Chaque année on y bénissait les semences et le sel de Noël, afin d’obtenir la protection de l’au-delà contre les catastrophes atmosphériques qui pouvaient réduire à néant le travail d’une année entière.
Quelle était l’origine de ce pèlerinage ? Je l’ignore. Le lieu et la nature permettent de supposer qu’il s’agissait d’un lieu de culte celtique christianisé. Je n’y ai jamais participé, le parcours, particulièrement difficile, n’était pas à la portée des enfants. C’étaient des kilomètres de « coursières » à travers d’immenses forêts de sapins qu’il fallait parcourir chargé d’un lourd bagage. Cet aspect ascétique faisait partie de l’originalité du pèlerinage et sans doute de son efficacité, car il tomba vite en désuétude quand il fut organisé au moyen des transports en commun.
De telles pratiques peuvent prêter à sourire, si l’on oublie que nos ancêtres n’avaient rien pour se protéger de la maladie, de la famine, de la misère. Leurs croyances et leur foi les sauvaient du désespoir.

Le pèlerinage à Saint-Joseph d’Espaly :
Ma grand-mère avait perdu trois enfants en bas âge. Elle fit le voeu de se rendre chaque année au pèlerinage de Saint-Joseph à Espaly près du Puy, si elle conservait en vie ses enfants à naître. Elle fut exaucée, ses deux dernières filles, dont ma mère, survécurent.
Donc, chaque année, au mois de mars, j’accompagnais ma grand-mère pour remercier le Saint protecteur qui m’avait permis de voir le jour. Je ne sais plus qu’elle était la nature de nos dévotions. Nous mangions un repas tiré du sac dans une petite salle, accueillies par une religieuse qui tenait auberge. Je devais écrire sur un grand livre les souhaits à l’adresse du Saint patron. Il me tardait que tout soit terminé car cette monumentale statue de plâtre lézardée, perchée sur l’à-pic vertigineux de son dyke volcanique, m’effrayait. Le vent la faisait vaciller et émettre des sons lugubres en s’infiltrant dans les lézardes. J’étais heureuse de lui tourner le dos pour descendre de la butte et prendre le chemin du retour.

Le pèlerinage du 15 août :
‘était pour nous la grande fête de l’année. Les gros travaux de l’été étaient terminés, les récoltes engrangées, et c’est en toute tranquillité que nous pouvions participer à cette grande journée de liesse.
Très tôt le matin, en habit de fête et à jeun, nous nous rendions à la gare la plus proche, rejoindre les autres pèlerins dans un train déjà bondé.
Arrivée au Puy, la foule se précipitait dans les églises pour recevoir au plus vite confession et communion. Devant chacun des six ou sept confessionnaux de chacune des quatre églises du Puy, des files de pénitents attendaient leur tour – ce qui donnait le temps de faire un examen de conscience approfondi.
Ce premier devoir accompli, toujours à jeun, nous grimpions en toute hâte ma montée de la Rue des Tables et les 200 et quelques marches d’escalier qui nous conduisaient à la cathédrale pour assister à la grand-messe solennelle.
La cérémonie était somptueuse. Les acteurs arrivaient en procession. Derrière la croix, les enfants de chœur en soutane rouge et surplis blanc, le clergé suivait en soutane noire et surplis orné de larges bandes de dentelle, venait ensuite la hiérarchie épiscopale portant camail bordé d’hermine, enfin « Monseigneur l’Evêque » s’avançait à  pas comptés dans toute la splendeur de la grande chasuble brodée d’or et de la mitre étincelante. De la main droite il tenait avec autorité la crosse épiscopale, de l’autre il présentait la grosse perle de son anneau que les fidèles agenouillés baisaient avec ferveur. Sans rien perdre de sa dignité compassée, il octroyait une caresse, ici et là, sur la tête d’un petit enfant.
La foule était si compacte qu’il était impossible de suivre le déroulement de la cérémonie. L’évêque pontifiait sur son trône, assisté des hauts dignitaires qui lui évitaient tout geste superflu, on le coiffait, on l’encensait, on tournait pour lui les pages du missel etc. Les sonorités latines de la « Messe des Anges », les voix angéliques des « petits chanteurs », les accents triomphants de l’orgue s’élançaient à la suite des volutes d’encens abondamment répandu, s’élevaient sous la voûte romane, emplissaient les coupoles pour rejoindre dans l’au-delà la Vierge en majesté depuis sa miraculeuse Assomption. Nous étions envoûtés, sublimés.
Cependant l’estomac réclamait son dû, nous allions « casser la croûte » à l’ombre des bosquets s’étageant sur les flancs de la butte rocheuse qui supporte la colossale statue de « Notre- Dame de France ». Le repas, tiré du sac, était plantureux : melon, boîte de pâté de foie ou de thon, oeufs, saucisson, fromage et… la première grappe de raisins de l’année. Une fontaine alimentée par un jet… d’eau miraculeuse assurait la boisson. Nous faisions provision d’une ou deux bouteilles pour les jours à venir.
J’ai fait, à cette occasion, mes premières rencontres avec « les étrangers », pèlerins venus du sud du département qui parlaient, avec un accent traînant et chantant, un « patois » incompréhensible.
La disparition de la frontière entre Auvergne et Languedoc n’avait pas encore permis le rapprochement des deux cultures. Quoi de mieux pour digérer que de franchir les dernières rampes d’escaliers, pour atteindre la plate-forme sur laquelle se dresse la statue colossale de Notre-Dame de France.
Les plus courageux attaquaient l’escalier à vis qui, à l’intérieur de la statue, permet d’atteindre la « couronne ». Les efforts étaient récompensés : par temps clair la vue embrasse plus de la moitié du département. Il ne fallait pas trop s’attarder, à 15 heures nous devions être dans les rues de la ville basse pour prendre part à la procession.
Ma mère et ma grand-mère rejoignaient un des groupes « mères chrétiennes » portant autour du cou le ruban violet et la médaille. Ma tante célibataire trouvait place parmi les « Enfants de Marie » arborant le ruban bleu ciel.
Les pèlerins s’alignaient par 6 ou par 8 derrière leur bannière respective en velours richement brodé portant l’effigie du saint patron de leur paroisse. Les enfants tenaient les cordons et les rubans.
Sous un soleil caniculaire, la procession avançait lentement. C’était un cortège interminable des divers groupements, associations, confréries qui constituaient le tissu religieux de toute une région.
Suivaient les multiples congrégations religieuses qui proliféraient dans la cité mariale. La diversité et l’originalité des costumes, voiles ou cornettes, mettaient une note pittoresque devant l’alignement monolithique des membres du clergé en soutane noire, surplis blanc et barrette interchangeable.
Les « Pénitents noirs » encagoulés de la tête au pied marchaient pieds nus. Ils avaient l’honneur de porter, à tour de rôle, sur leurs épaules, la « Vierge noire » objet de la dévotion de ce jour : Vierge-Mère vénérée depuis le haut Moyen Age (La statue actuelle est une reproduction de l’originale brûlée à la Révolution. Rapportée d’Orient par les croisés, la statue primitive aurait été, dit-on, celle de la déesse Isis, ainsi se perpétuait depuis au moins 6 000 ans le culte voué à une « Vierge-Mère » Curieux !!!).
Les dignitaires clôturaient la marche : archiprêtres et chanoines, prélats venus en voisins ou invités à la fête, tous occupés à bénir la foule agglutinée sur les trottoirs.
Les séminaristes disséminés tout au long du parcours guidaient et animaient le cortège, dirigeaient les prières et les chants. Les invocations, les cantiques s’adressaient à la « Reine du ciel ». Les « Ave Maria » retentissaient dans les rues de la « Ville sainte ».
Tout un peuple proclamait sa foi. Il ne réclamait, ce jour-là, ni guérison, ni miracle, il voulait, tout simplement témoigner de sa confiance et de sa vénération à l’égard de la « Mère céleste ».
Après le décès de ma grand-mère, ma mère refusa de participer à cette dévotion qui lui rappelait, d’une manière trop vive, le souvenir de sa mère particulièrement investie dans toutes les manifestations religieuses.
Moi-même, ne suis jamais retournée au Puy le 15 août. Les festivités actuelles organisées à l’intention des touristes sont une parodie des manifestations du début du siècle. Le folklore « tape-à-l’œil » a remplacé l’élan mystique ; signe manifeste de la perte des croyances et des valeurs sur lesquelles s’appuyaient nos ancêtres.

Françoise Lafin, lieu non précisé, fin du 19ème début du 20ème siècle :
Les « juifs errants »
:
Mémée chantait souvent la complainte du « juif errant » condamné à errer de par le monde pour avoir crucifié le Christ.
Tous les vagabonds qui frappaient à notre porte étaient, pour moi, des « Juifs errants ». C’étaient des marginaux, nullement délinquants, des êtres un peu débiles, incapables de subvenir eux-mêmes à leurs besoins.
Originaires des environs, ils étaient connus et généralement bien reçus. Ils allaient, de village en village, tout dépenaillés, une musette sur le dos garnie d’un trognon de pain et d’une bouteille de vin. Trop fiers pour mendier, ils proposaient leur aide pour divers travaux. Comme ils n’étaient ni très habiles, ni très courageux, on les employait à de menus travaux : casser du bois, faire des fagots…
Ils étaient hébergés quelques jours, partageaient nos repas, couchaient dans l’étable ou dans le « fenière ». Leur besace regarnie de provisions pour quelques jours (pain, lard, fromage, un litre de vin) ces « chemineaux » continuaient leur route.
Quels qu’ils soient, aucun de ces « errants » ne couchait dehors.
Le four du village était à leur disposition, on veillait d’y maintenir une botte de paille fraîche. Les paysans, qui vivaient pauvrement, avaient pitié de plus malheureux qu’eux. En revanche, d’autres catégories de « Juifs errants » inspiraient crainte et méfiance. C’étaient les ramasseurs de peaux de lapin, les raccommodeurs de parapluies, les aiguiseurs de couteaux, les rempailleurs de chaise et autres marchands ambulants. Ils s’annonçaient par des cris stridents : « Peaux de lapin ! peaux de lapin ! »
« Couteaux, ciseaux, c’est le rémouleur » ou par des sons de corne ou de trompette. Aucun n’entrait dans les demeures.
Les marchés s’effectuaient dans la cour, les transactions étaient longues et difficiles, on négociait sou par sou. On troquait la peau de lapin contre… une assiette… ou un bol ou autre objet de vaisselle que le marchand transportait dans sa charrette. Il fallait se méfier particulièrement des bohémiennes qui venaient par 2 ou 3. Pendant que l’une baratinait, lisait votre avenir dans les lignes de la main, une autre avait tôt fait de tordre le cou d’une de vos poules et de la cacher sous ses innombrables robes et jupons. On ne se débarrassait pas facilement du « bicot » (rien de péjoratif dans cette appellation à l’époque). De rabais en rabais il arrivait à vous persuader qu’il vous faisait cadeau de l’une des « descentes de lit » qui chargeaient ses épaules et ses bras.
Le colporteur, lui, était l’hôte attendu, reçu à bras ouverts. Il arrivait à l’improviste, portant sur son dos une lourde caisse en bois protégée par une toile cirée noire. Il s’en débarrassait prestement et étalait sur la grande table de la cuisine les multiples tiroirs qui contenaient la marchandise de toute une boutique : véritable caverne d’Ali Baba en si peu de place !
J’étais émerveillée. Des fils de toutes les grosseurs, de toutes les couleurs, en bobines, en capsules, en écheveaux, à coudre, à repriser, à broder ; des assortiments d’aiguilles dans leurs minuscules sachets noirs ; des ciseaux de toutes tailles, depuis les grands crantés jusqu’aux petits à broder, en forme de « cigogne » ; des lacets, des liens, des élastiques, des rubans en satin, en velours, des bretelles, des ceintures, des porte-monnaie… que sais-je encore ?
Un tiroir était réservé aux lunettes ; après de multiples essais, on trouvait toujours la paire correctrice des insuffisances oculaires de chacun.
Le vendeur proposait, à ceux qui savaient lire, des almanachs qui donnaient la date des foires de la région, prévoyait le temps qu’il ferait tout au long de l’année et conseillait les travaux à effectuer à chacune des périodes lunaires.
Il avait aussi en stock des textes des chansons « tubes » de l’époque, des petits livres de contes, des fables de La Fontaine.
Les emplettes terminées, le marchand faisait cadeau, aux enfants, d’une barrette ornée de « brillants » ou d’un ruban pour attacher nos nattes… les dimanches.
Cela suffisait à notre bonheur.
L’homme rangeait soigneusement sa boutique, mangeait la « portion » qu’on lui offrait, buvait « un canon ». C’était l’heure où il nous transmettait les nouvelles qu’il avait recueillies, ici et là, tout au long de son parcours depuis son Cantal natal.
Il nous renseignait des événements de l’actualité, que souvent nous ignorions, il en discutait savamment. Surtout il nous transmettait les messages que des parents, habitant loin de nous, lui avaient confiés. Les nouvelles dataient de quelques semaines voire de quelques mois, qu’importe, le messager nous donnait des détails précis de leur manière de vivre ; pendant quelques instants, nous nous sentions près d’eux.
Merveilleux colporteur ! Tu m’as fait vivre des heures d’enchantement au cours de mon enfance.

Françoise Lafin de Haute-Loire, fin du 19ème début du 20ème siècle :
Un jeudi matin d’hiver
:
Je dois avoir entre 6 et 8 ans. C’est un jeudi matin, jour de congé scolaire. J’ai bu mon bol de « Banania » et me voilà assise sur un tabouret, un petit carreau de dentellière sur les genoux. Je commence l’apprentissage du métier indispensable à mon avenir. C’est lui qui, les années de sécheresse, de grêle et autres catastrophes, sauvera ma future famille de la disette et qui, les années fastes, permettra de m’offrir quelques fantaisies inutiles.
Pour que le travail assure un minimum de rentabilité, il convient de s’entraîner dès le plus jeune âge afin d’acquérir la dextérité requise. Voilà pourquoi, ce jeudi matin, ma grand-mère m’initie au maniement des 5 fuseaux (c’est un début) qui entrelacent les fils pour réaliser les « cordes » et les « points d’esprit » – éléments de base de la « dentelle du Puy ».
Mémée a commencé sa journée depuis longtemps. Elle a pris grand soin à sa toilette, caché sa chevelure sous une coiffe de tulle finement brodée qu’elle a entourée d’un ruban de velours formant une cocarde sur le front ; s’en échappent deux fines nattes qui entourent ses oreilles comme des macarons.
Elle a caché sous sa longue et ample jupe noire le « chauffe-pieds » garni de braises rougeoyantes sous la cendre. Plusieurs dizaines de fuseaux virevoltent sur son carreau, les épingles multicolores fixent l’avancement du travail qui consiste à reproduire en motifs de dentelle le schéma tracé sur un carton (modèle complexe, pas toujours facile à déchiffrer).
Des images pieuses ornent les côtés du carreau : le Sacré-Coeur d’où jaillit le sang rédempteur, sainte Thérèse les bras chargés de roses, des êtres nimbés de « gloire » à qui des angelots joufflus offrent la palme du martyre.
Assises face à face, les deux dentellières s’appliquent à la tâche. C’est alors que commence le pensum du jeudi. « L’offrande du travail » la prière quotidienne de ma grand-mère : Mon Dieu, je vous offre mon travail… (J’ai oublié la suite).
Après cette brève introduction, nous invoquons les saints qui ont le privilège de notre dévotion : la Vierge, bien sûr, mais aussi saint Joseph, patron de la bonne mort, saint Jean-Baptiste patron de la paroisse, la petite sainte Thérèse nouvellement canonisée, notre grand saint Régis, apôtre du Velay – qui n’a pas hésité à se rendre à la cour du roi de France pour l’obliger à remettre les dentelles à la mode, afin de sauver le gagne-pain de ses ouailles – d’autres encore… la liste me paraît interminable.
Viens le tour des intentions à recommander : les malades, les pêcheurs, les indigents, les âmes du purgatoire etc. A chaque invocation nous récitons un « Notre Père », un « Je vous salue » un « Gloire au Père ».
Ouf ! Quand enfin arrive le signe de croix final, pour le prix de ma sagesse, je réclame les histoires.
Mémée a appris à lire à l’âge adulte grâce à l’enseignement de son jeune frère, instituteur. « L’histoire sainte » et la « Vie des saints » sont ses livres de chevet.
Je connais par cœur les récits bibliques : « Adam et Eve chassés du paradis terrestre », « le déluge universel », « la tour de Babel » etc. Je les écoute, chaque fois, avec un plaisir renouvelé, car la conteuse invente de nouveaux détails pittoresques, pimente le récit d’effets tragiques ou pathétiques qui me mettent en transe.
Chaque jeudi je réclame l’histoire de « Joseph vendu par ses frères ». Le merveilleux destin de l’esclave devenu ministre à la cour du pharaon me fait rêver, et quand ce héros magnanime pardonne à ses frères et accueille près de lui toute sa famille pour les sauver de la famine, j’ai du mal à retenir mes larmes.
Pendant ce temps, j’ai, peu à peu, perdu la maîtrise des 5 fuseaux, la dentelle s’est transformée en un inextricable embrouillamini. On fera mieux la prochaine fois. « La vie des Saints » illustrée remplace le carreau.
Voici toute la lignée des martyrs qui préfèrent subir la torture plutôt que de renier leur foi. On leur coupe la langue ou la tête qu’ils portent sous leur bras, on les fait rôtir sur le gril, on les transperce de flèches. Il y a de quoi alimenter mes cauchemars nocturnes. Je n’ose pas avouer à Mémée, qu’à leur place, j’aurais fait semblant de « renier ma foi ».
Pendant ce temps ma mère vaque aux travaux de la ferme : donne à manger aux poules, aux lapins, prépare la pâtée des cochons, remplit de lait caillé les « faisselles » à fromage, prépare le repas : la quotidienne « poêlée » de pommes de terre, le riz au lait ou la semoule au caramel qui, le jeudi, remplace le lard ou le petit salé.
Mon père va et vient et soulève ses épaules « d’incroyant » quand il entend, au passage, les récits de ma grand-mère.
Bien plus que les histoires de « loup-garou » ou de « Petit Poucet », ce sont les mythes bibliques et les textes évangéliques qui ont alimenté, dès l’enfance, les réflexions et mon imaginaire. J’ai reçu une imprégnation religieuse que l’enseignement dogmatique et abstrait du catéchisme ne peut remplacer.
Le bagage initial devra être complété, approfondi, passé au crible de la raison, de la critique, affronté le doute et le scepticisme. Il n’en reste pas moins vrai que les valeurs véhiculées par cette culture de base demeurent les pôles de références de toute une vie.

Gisèle Novert de la vallée du Vizézy, près de Montbrison, début du 20ème siècle :
Née en 1887, ma grand-mère était la deuxième d’une famille modeste de cinq enfants. Le père exerçait la profession de meunier. Leur habitation était située près de la rivière « Le Vizézy », son eau servant à actionner le moulin.
Par tous les temps, les enfants chaussés de gros sabots de bois dans lesquels on mettait un peu de foin pour avoir plus chaud en hiver, se rendaient à l’école du bourg qui était perchée tout en haut. La côte était rude, mais on ne se posait pas de question et, quel que soit le temps, il fallait y aller. Le père leur répétait souvent : « Apprenez, apprenez mes enfants, nous ne sommes pas riches, peut-être faudra-t-il que vous quittiez l’école plus tôt que certains ».
Dès leur arrivée dans la classe, le gros poêle en fonte ronronnait, on se réchauffait et bien souvent les filles quittaient leurs gros bas de laine pour les faire sécher.
En plus de la musette d’écolier qui contenait un seul cahier et un crayon qu’il ne fallait pas tailler trop souvent, car il s’usait trop vite, le frère qui était le plus fort mettait sur son dos une deuxième « musette » pour le frugal repas de midi. On mangeait dans la classe avec du pain, un peu de lard, du fromage. Quand les arbres donnaient des pommes ou des cerises, c’était la fête !
Le père n’avait pas menti : à onze ans, il fallut quitter l’école. Si bien que j’ai souvent entendu ma grand-mère se plaindre de ne pas savoir faire « les divisions compliquées » : peut-être avec décimales ? En revanche, elle comptait très bien mentalement.
Elle fut donc placée. Elle devait emmener paître les troupeaux, laver la vaisselle, balayer la pièce principale avec un balai fabriqué maison, avec du genêt coupé dans les champs, et aider à la confection des repas. « Quand je me suis mariée, je ne savais que faire une omelette et cuire un saucisson, me disait-elle. La patronne faisait le reste : la poêlée paysanne, mélange de pommes de terre et de carottes (légumes cultivés dans le jardin) et le fromage, produit de la ferme confectionné avec beaucoup d’attention« .
Le beurre était fait tous les vendredis. On écrémait tous les jours le lait et on gardait la crème toute la semaine dans une biche au frais, à la cave. Ensuite, on mettait cette crème dans une baratte, espèce de tonneau avec une manivelle, et on tournait très longtemps. La plus grande quantité de beurre récolté était vendu au marché. Ceci constituait un petit apport d’argent. La vente des veaux était aussi la principale source de revenus.
Je n’ai jamais entendu ma grand-mère se plaindre de sa condition. Les patrons étaient un peu rustres, mais pas méchants. De temps en temps, elle avait un peu faim, et, en cachette, elle se coupait une large tranche de pain rassis. En effet, on « cuisait » sur place, une fois par semaine, le pain étant conservé dans la panetière.
J’ai pourtant posé cette question qui me semblait évidente : « A onze ans, tu n’étais pas trop triste de quitter tes parents, tes frères et sœurs ? – Un peu, mais c’était l’habitude, je les voyais à la messe, le dimanche, et cela me rendait heureuse pour toute la semaine ».
Son gage (salaire annuel) était intégralement versé à ses parents. Ses derniers lui achetaient ou, plutôt, sa mère lui cousait des vêtements qui n’étaient pas nombreux : deux robes, une pour la semaine, que l’on lavait le samedi soir, et l’autre pour le dimanche, dont on prenait le plus grand soin. En revanche, le tablier était de mise tous les jours. Elle se souvenait avoir eu une paire de bottines vernies, héritées d’une cousine plus riche qu’elle. Mais, ces chaussures, elle les a plus souvent admirées dans leur boîte qu’à ses pieds… Elle n’arrivait pas à marcher car elle n’en avait pas l’habitude, et elle avait peur d’enlever ce beau brillant, en heurtant les cailloux du chemin.
« J’étais bien un peu bête ! » me disait-elle.
Jusqu’à seize ou dix-sept ans, on se coiffait avec des nattes ; ensuite, c’était le chignon, savamment confectionné.
A vingt-deux ans, donc en 1909, elle se marie à un artisan tailleur d’habits. Ses conditions de vie changent. Il faut travailler dur, les frais sont là ; une maison est en construction (pas de crédit à cette époque) ; mais elle est chez elle.
Elle achète deux moutons, puis quatre, le troupeau grossit jusqu’à vingt-cinq. Elle a aussi quatre chèvres blanches, une basse-cour.
Puisque la maison est assez grande, elle crée des petits commerces : un bureau de tabac, un café dans lequel un jeu de billard passionne les messieurs le dimanche matin après la messe (il faut vous dire que, dans cette commune, la presque totalité des gens sont catholiques).
Et devinez quoi ? Un petit restaurant ! « Elle a appris à cuisiner toute seule, me disait-elle. J’aimais ça et j’ai fait des essais« .
Je crois que c’était concluant, car, le dimanche, « les gens de la ville » venaient nombreux.
« Tout au long de ma vie, je n’ai jamais eu le temps de m’ennuyer, il y avait toujours quelque chose à faire et c’était bien ainsi« .
Elle est décédée en 1969, au terme d’une vie bien remplie, pendant laquelle l’honnêteté et le courage ont été ses compagnons de route.

Josette Martin de Saint-Bonnet-le-Château, début du 20ème siècle :
Mes  grands-parents habitaient à Saint-Bonnet-le-Château, dans la maison où était la Caisse d’épargne, où elle est encore située. Ils habitaient l’étage au-dessus, en face de la « Promenade », ce lieu ombragé cher aux Sainbonnetais…et aux boulistes.
Je me souviens de ce train à vapeur qui nous conduisait depuis Saint-Étienne jusqu’à la jolie petite gare, aujourd’hui disparue, où nous étions attendus avec joie et impatience. Et il peinait ce « tacot » dans la côte de La Roche… On l’aurait presque suivi à pied !
Ma grand-mère avait préparé une bonne purée, une vraie purée, pas celle que l’on sort en copeaux d’un sachet de plastique. On la dégustait avec rôti et beaucoup de jus… Les repas étaient simples en ce temps-là, mais si bons. En ces temps de guerre où l’on manquait de tout, combien ils étaient appréciés. Tout cela mijotait sur le coin du fourneau et les odeurs de feu de bois et de cuisine se mariaient agréablement.
Ma grand-mère, née en 1866 à Ranchal, près du Beaujolais, avait été orpheline très jeune. On décédait beaucoup de tuberculose en ce temps-là. Elle avait été recueillie par des cousins. Elle n’avait pas dû aller beaucoup à l’école, puisqu’elle ne savait pas écrire. Mais mon grand-père, né en1865 à Belleroche, avait eu plus de chance puisqu’il était dans l’enseignement. Il lui avait appris à lire.
Oh ! Elle lisait seulement le journal, et puis son livre de messe… Elle était très pieuse, je dirais même naïve dans sa piété…
Le dimanche, elle ne manquait pas la messe, tout au moins tant qu’elle a pu marcher, car la collégiale de Saint-Bonnet demande des jambes et du souffle pour y accéder. Elle allait aussi aux vêpres, parce qu’on lui avait appris comme ça. Alors, tout de noir vêtue, avec son petit chapeau à voilette, elle montait à l’église et priait pour toute la famille. Ensuite, on allait au cimetière, pour se recueillir sur la tombe de son fils, tué pendant la Grande Guerre.
C’était sa promenade, le dimanche.
Et puis, il y avait le marché le vendredi : c’était tout.
Quelquefois, mes grands-parents descendaient à Saint-Étienne, voir une de leurs filles ou mes parents… Mais c’était rare.
Elle avait élevé six enfants, trois garçons et trois filles.
Quelquefois elle racontait sa vie passée à les élever, à raccommoder leurs vêtements, car ils n’étaient pas riches, mais chacun de leurs enfants a fait des études et a conduit sa vie correctement.
En un mot, seuls le travail et la famille avaient été pour elle la totalité de sa vie.
Ils n’étaient ni riches ni pauvres, mes grands-parents, mais tous deux avaient le sens du devoir accompli, ils possédaient des valeurs morales qu’on a quelque peu oubliées aujourd’hui.
Je voudrais dire aussi que mon grand-père était un laïc et un républicain, comme on disait à l’époque ; c’était un pur qui croyait que tout le monde politique était aussi sincère que lui. Il n’était pas croyant, mais savait respecter les idées de ma grand-mère. C’était un ménage uni…


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Suite 2 : Témoignages de femmes à la campagne au 19ème siècle

Émilienne Palay (extrait de presse) de la plaine du Forez au milieu du 20ème siècle :
Interview de Marie-Antoinette Meunier (née en 1910) réalisée par Mme Fréry pour La Tribune-Le Progrès du 15 avril 2002.

Quels sont les faits qui vous ont le plus marqué durant le siècle écoulé ?
Ce sont les deux guerres. Lorsque mon père est parti à celle de 1914, je n’avais que quatre ans, mais je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui. Maman a pris en charge la maison, le travail et il fallait s’occuper de deux enfants. J’avais un frère. C’était très difficile.
Nous habitions sur la Route nouvelle. A cette époque, on savait que la guerre des tranchées était dure, maman était fort inquiète. Un jour, je jouais sur la route (il n’y avait pas de voiture) avec deux autres enfants, on a aperçu trois militaires vêtus d’une capote kaki, j’avais peur de ces hommes ; pourtant l’un d’eux était mon père, on était en 1915.
Je me suis alors jetée dans ses bras, j’étais heureuse mais je ne comprenais pas tout. Quatre ans, ce fut long. Maman était très travailleuse, nous avons pu passer ces années de guerre, notre seul espoir était le retour de mon père. Son retour m’a marquée, mais on en parlait peu. J’avais grandi.
A seize ans, un fait m’a marquée : sur le boulevard de Montbrison, j’ai rencontré une cartomancienne qui m’a prédit un avenir heureux et une longue vie, très longue ! C’est peut-être pour ça que je suis encore ici.
Je me suis mariée en 1928, nous avons eu deux enfants.
En 1931, nous avons pris une ferme et nous nous sommes installés aux Belles Dents. En 1938, nous sommes revenus au Bicêtre, sans nous douter qu’une deuxième guerre allait éclater en 1939. J’ai eu de la chance, mon mari a été réquisitionné chez Chavannes Brun, mais vous savez, cette guerre, c’était l’horreur pour tous les gens. On est marqué à vie, il faut être fort pour résister à tous les événements.

Comment étaient les travaux à la ferme ?
C’était très dur, pénible, les journées étaient sans fin. Il fallait travailler courageusement. Tout se faisait à la main ; les moissons, les fenaisons, les vendanges, le bois pour se chauffer.
Pour laver le linge, on allait quérir l’eau à l’étang et on rinçait le linge au ruisseau. Il fallait charger les corbeilles de linge sur des brouettes, on n’avait aucun moment pour soi. La traite des vaches se faisait à la main. Maintenant, les paysans ne savent plus traire à la main. On refroidissait le lait, ensuite on le mettait en bouteille, on prenait le « charaban », le cheval, et on allait livrer le lait à domicile à Montbrison. Il ne fallait pas se décourager.
Oh ! on était heureux, malgré tout ; il y avait les veillées qui occupaient une grande place. Quelquefois, elles duraient toute une nuit. Tout était prétexte à faire la fête. Les rapports entre voisins étaient bons, familiaux, chaleureux, tout le monde était pareil. Et puis, on allait danser au bal des familles à Montbrison.
Ce que l’on a appris à la ferme, élevages de volailles de porcs, nous a servi durant la deuxième guerre. Nous n’avons pas souffert pour manger et nous avons pu rendre service aux gens.

Que représente le Bicêtre pour vous ?
J’ai connu le Bicêtre lorsqu’il était le centre de Savigneux. La mairie était alors à l’emplacement actuel du bar « Ma Campagne ». L’église était très près du Vizézy. La commune comptait alors soixante personnes.
Dans le clos de madame Nicolas, il y avait un asile d’aliénés. On baignait les fous dans une boutasse.
Une source d’eau minérale existe au Bicêtre. On devrait la remettre en route.
Les gens n’étaient pas riches mais heureux. Pour moi, le Bicêtre, c’est ma vie, c’est la mémoire de Savigneux, il faut s’en souvenir.

Que vous a apporté le progrès ?
Ce que j’ai le plus apprécié, ce fut l’eau courante. Pour nous, c’était merveilleux. Le frigo, la machine à laver, nous ont apporté un confort dont nous ne nous séparerions plus actuellement. La vie est devenue plus facile.
La bicyclette a été une avancée considérable, nous étions libérés. On pouvait enfin se déplacer librement. La liberté, quoi !
A cette occasion, je pense que vous ne le savez pas, ce fut Madame Vachez, la sage- femme, qui a été la première femme de la Loire à avoir son permis de conduire et qui a possédé la première voiture à Montbrison. C’était une femme d’un tempérament exceptionnel. Le jour de ses funérailles, un samedi matin, le marché était vide et la collégiale avait sa place remplie de personnes qui lui rendaient hommage. Elle est morte il y a quarante-six ans. J’ai su le nombre d’enfants qu’elle a mis au monde, mais je l’ai oublié, vous me pardonnerez !
Et puis avec les médias, les journaux, les livres, je suis au courant de plein de choses, tout m’intéresse et m’attire.Le progrès nous a apporté des salaires et, pour moi et bien d’autres, des retraites convenables. Par contre, les valeurs ne sont peut-être plus les mêmes pour tout le monde. C’est dommage. Ce qui me gêne, c’est le manque de respect pour les individus et les choses, ça va peut-être trop vite.

Etes-vous bien entourée ?
Malgré mon âge avancé, les chagrins que j’ai éprouvés en perdant mes êtres chers, je trouve que je suis fortement gâtée. J’aime les gens, le contact, j’aime recevoir, donner, j’adore mes petits-enfants.
Si je suis bien, je me rends au club « Entente et Amitié » de Savigneux, de nombreuses personnes font partie de mes connaissances, j’ai pris ma carte cette année encore. Il ne faut pas rester seule. Il faut se tenir informé. J’ai de nombreux amis, c’est réconfortant. Je suis heureuse, malgré tout.
Je fais encore mon ménage toute seule. Si besoin, je fais appel aux voisins, il n’y a aucun problème. Je crois que j’ai de la chance. Au fait, j’ai oublié de vous dire, j’ai vu planter les premières roses de Paul Croix !

Madame Piroche du nord de la plaine du Forez probablement au 19ème siècle :
Je suis a nièce de Melle Bréasson. Elle m’a parlé du travail que vous faites au Centre social et elle déplorait que ma mère (qui a son âge) ait perdu la mémoire de son passé. Or mon père avait fait un important travail de recherche généalogique sur mes familles et à cette occasion, il avait interviewé sa belle-mère et rédigé ses souvenirs.
J’ai moi-même bien connu ma grand-mère qui est décédée en 1971. Elle avait gardé jusqu’à la fin un esprit gai et une grande mémoire de son passé.
Ayant vécu en un temps où les seules distractions étaient dans l’environnement immédiat, ses souvenirs s’y rapportaient et elle prenait un grand plaisir à les raconter.
Joséphine Cornet est née le 13 mars 1876 dans une famille de petits agriculteurs propriétaires à Morand un hameau de la Côte-en-Couzan, deuxième fille d’une famille de cinq enfants.
Elle a épousé le 19 février 1898 Adrien Ponchon, de 13 ans plus âgé qu’elle, agriculteur à Réchaussat (commune de Saint-Didier-sous-Rochefort) qui vivait avec sa mère veuve et une tante qui avait été gouvernante toute sa vie chez des bourgeois lyonnais. Ils ont eu cinq enfants : 2 garçons et 3 filles.
Ma mère est l’avant-dernière. Le second garçon et deux filles ont fait des études secondaires bien que cela ait demandé un gros sacrifice financier à mes grands-parents. Je vous recopie tout d’abord ce que mon père a écrit au sujet de ma grand-mère.
Mais commençons d’abord par Antoinette Siveton, sa grand-mère maternelle. Elle était née aux alentours de 1800 et serait volontiers restée célibataire dans la maison familiale. En effet à cette époque de familles souvent nombreuses, une partie des enfants restaient célibataires à la maison pour éviter de partager le bien et pour fournir leur main-d’œuvre. D’autre part, les filles n’avaient pas un grand choix pour trouver un mari. Il fallait le dénicher dans un rayon correspondant à une distance facilement parcourue à pied. Dans le cas contraire, c’était l’exil et bien peu de chances de revoir souvent la famille.
Mais la maison revint à son frère qui se maria, introduisant au foyer une belle-sœur dont Antoinette comprit très vite qu’elle devrait être la servante. Elle s’est donc mariée pour lui échapper avec un brave homme qui a laissé le souvenir d’un rabâcheur pas très futé alors que sa femme était drôle et intelligente. Elle a dû porter la culotte dans le ménage.
Ma grand-mère racontait que quand sa grand-mère avait mis de l’eau à chauffer, Mathieu invariablement la prévenait « Oh ! fene, ou bi, tou bi« . Elle lui répliquait « laisso bidre vieillo brenno » qui montre qu’elle ne lui manifestait pas beaucoup de respect. Il est vrai aussi qu’en patois les mots n’ont pas la même portée qu’en français.
Antoinette Siveton est morte subitement en faisant sa prière.
De la mère d’Antoinette nous sont parvenues quelques anecdotes. Elle était de chez « le Gré », chez Vial en fait, à Ventuel, hameau voisin.
Enfant, alors qu’elle gardait les bêtes assez loin de la maison, sur les flancs du pic de Morand qui était alors en herbage, elle disputa une de ses chèvres à ce qu’elle crut être un gros chien, tirant d’un côté tandis que le loup tirait de l’autre. Le loup renonça et elle rentra aussitôt à la maison.
Jeune fille, ses parents l’envoyèrent au Bost, réclamer au seigneur de Chaussecourte une somme qu’il leur devait pour du vin qu’il avait pris chez eux et ne payait jamais (entre nous soit dit, je me demande bien d’où mon aïeul tenait ce vin). Chaussecourte était une sale bête dont Compigne fait un portrait effrayant dans « Terres druidiques et féodales ».
Ma grand-mère racontait savoir qu’il « taquinait » les bergères en sautant par-dessus elles avec son cheval et qu’il aurait fait danser (comment ?) une pauvre vieille qui l’appelait « Monsieur de les courtes chausses ». Terrorisée,  l’arrière-grand-mère alla au Bost et Chaussecourte dit à sa bonne « Catherine, donne-lui six francs« . Catherine lui jeta six francs à terre et la jeune fille repartit, dès qu’elle les eut ramassés, en courant. Elle courut jusque chez elle.
Antoinette Siveton épouse Clair, eut quatre enfants :
1 - Lélie, l’aînée qui resta célibataire. Elle voulait se faire religieuse mais après une année passée au couvent, elle revint à la maison déconseillant à qui voulait l’entendre d’entrer en religion.Elle s’était fort ennuyée au couvent et avait trouvé les sœurs d’une méchanceté qu’elle n’aurait pu imaginer. C’est elle, parce qu’elle était l’aînée, parce que ses deux autres sœurs se sont mariées et parce que son seul frère était un peu simple d’esprit, qui hérita de la maison.
Quand l’aînée des filles de sa sœur Rosalie eut 15 ans, elle la prit avec elle et en fit son héritière (c’était probablement sa filleule). Cette fille, Marie Cornet, ne put épouser le garçon de son choix, son père s’y opposant parce qu’il appartenait à une famille où il y avait des tares (je ne sais pas quoi). Elle en épousa un autre (qui je crois n’était pas très apprécié dans la famille) .
2 – Philomène la 2e épousa un cousin germain.
3 - Rosalie, la dernière née en 1846, était mon arrière-grand-mère. Elle épousa un voisin. Ils eurent cinq enfants en négligeant (dit mon père) ceux qui n’ont pas, ou peu, vécu. Âgée, elle se plaignait de violents maux de tête, « Faites-vous faire une tête en bois » lui répondit le docteur. Elle mourut le 15 juillet 1929 après avoir totalement perdu la mémoire au point de ne pas reconnaître ses proches. Une maladie qui ne toucha pas sa fille mais qui s’est retrouvée chez 4 de ses petites- filles dont les 3 filles de ma grand-mère.
Joséphine, sa fille, ma grand-mère, avait dans sa vie vu changer beaucoup de choses. Elle a vu abandonner le  feu brûlant librement dans le foyer de la cheminée. Cela se fit progressivement. On fit d’abord le feu dans le poêle seulement en hiver. On revenait au feu dans l’âtre aux beaux jours. Puis on fit le feu dans le poêle toute l’année sauf la cuisson des pommes de terre pour les cochons qui se faisait toujours à la crémaillère.
Les choses en étaient là quand elle se maria en 1898. Donc devinrent inutiles : la poêle à longue queue et l’ »andère » qui la supportait, les « tupins », marmites à trois pieds puis la crémaillère quand la nourriture des cochons fut cuite à la chaudière. Ma grand-mère vantait la saveur des pommes de terres cuites sous la braise dans l’âtre et celle des saucissons que sa grand-mère y faisait cuire après les avoir enveloppés dans un de ces papiers bleus qui entouraient les pains de sucre.
En se mariant, Joséphine reçut un lit. Le premier lit comprenant un sommier et un matelas. Le sommier était une telle nouveauté que le menuisier de Saint-Didier gardait secret la façon de le monter et envoyait son commis faire une commission lointaine quand il en faisait un pour qu’il ne divulgue pas le secret ; (Le lit en question j’y ai couché. ; c’est ce que nous appelons un lit à rouleaux, bien court et bien étroit par rapport à nos lits actuels).
Auparavant le lit comportait une paillasse de feuilles de maïs ou de hêtre dans une sorte de caisse, constituants souvent des lits clos dits crèches ou placards (avec des rideaux pour les fermer). En hiver, on mettait sur la paillasse une couette (un sac de plumes) qui pouvait y rester toute l’année et justement ma grand-mère en avait une sur son matelas de laine (quand on a eu l’habitude…).
Dans l’enfance de ma grand-mère, on s’éclairait à la lueur de l’âtre et par des morceaux bien résineux « de tio » qu’on brûlait à la veillée sur la pierre devant le four et aussi par le « crézio », la traditionnelle lampe à huile. On y consommait l’épais au fond de récipients d’huile ou l’huile de dernière pression. Dans l’enfance de Joséphine, cette lampe avait été détrônée par le « lampiron » petite lampe à essence. Mais sa mère le refusait le jugeant dangereux.
L’électricité, une seule lampe par maison, arriva après la guerre de 14.
Dans l’enfance de ma grand-mère, tout le travail agricole se faisait à la main. C’est surtout  les deux guerres qui marquèrent de grandes évolutions dans la mécanisation. Locomotive avant 1914 puis après la guerre les premiers engrais chimiques.
Après 1945 arrivèrent les tracteurs et machines diverses ainsi que le ramassage organisé du lait.
Le chemin de fer Saint-Étienne – Clermont est né en même temps que Joséphine, mais pour elle et les siens, on se déplaçait à pied, n’hésitant pas de descendre jusqu’à La Bouteresse, et qui plus est avec une vache, pour aller à la foire.
Mon arrière-grand-père avait un âne, le seul du village, mais il le prêtait généreusement à qui venait lui dire tout naturellement « vennou quère l’ènou« , à sa charge de le nourrir durant le temps de l’emprunt.
On comprend qu’à l’ombre d’un tel époux, Rosalie ait passé pour une femme effacée. Elle était, m’a-t-on dit, très brave, très bonne et bien vaillante. Tandis de Jean-Marie courait le pays avec son âne (un âne qui savait s’arrêter tout seul à tous les bistrots), elle faisait le travail de la maison.
Mon arrière-grand-père n’était pas du tout un ivrogne. Ce qu’il cherchait au café, c’était la compagnie et l’occasion de rigoler un coup et faire des blagues. Mais enfin ce n’était pas tous les jours. A propos de longs déplacements à pied on allait à la messe à Saint-Didier ou à Saint-Jean tous les dimanches bien sûr, et la très dévote tatan Zélie bien plus souvent. Quand il faisait trop mauvais, les femmes se réunissaient pour prier. Elles allaient aussi à « des donnes », rendez-vous charitables au pied d’une croix, on y portait des œufs pour l’église ou du grain et on y distribuait du pain aux pauvres.
Ma grand-mère m’a raconté qu’à une de ces « donnes » elle avait été amusée par la réflexion d’un enfant à sa mère : « Oh ! moma, que de yo, que de yo, ho Moma la bonna panlade (omelette) ! »
C’étaient aussi les jeunes gens qui se chargeaient de la collecte, ramassant aussi le l’argent, mais ils en prenaient pour eux et s’enivraient, disait-elle. J’ai peu dit de choses de Rosalie car on m’en a dit peu de choses. Par contre on m’a dépeint beaucoup plus son mari.
Jean-Marie était un homme très intelligent, aux idées avancées (il était abonné au journal, ce qui était bien rare à cette époque dans les hameaux) et il a même falsifié des élections. Il adorait les plaisanteries. De santé soi-disant fragile. Il souffrait de l’estomac, mais qu’est-ce que ça voulait dire ? Il savait se ménager. Ça ne l’a pas empêché de bien mener ses affaires et d’arrondir le petit bien de sa famille. Les voisins qui avaient des problèmes venaient le consulter et il avait l’art de leur remonter le moral, mais je crois savoir qu’il avait aussi celui de diriger le travail des autres et en tirer profit.
En ce temps presque toutes les maisons avaient un four et on faisait son propre pain. Chacun à tour de rôle se chargeait de cuire le pain des pauvres.
Puisque vous vous intéressez à la condition des femmes, je dois dire quelques mots de la vieille Trape. C’était une voisine de ma grand-mère, un personnage pittoresque qu’elle retrouvait quand elles gardaient leurs bêtes ensemble sur les communaux. Elle lui racontait volontiers sa vie. C’était alors une grosse femme affligée d’un goitre volumineux. Avant de se marier, elle eut une fille, la Catherine, avec Margaton de Collet, « E se perdji lu rapeaux » (elle se perdit dans les rameaux) disait-elle (peut-être lié à l’expression : faire Pâques avant les Rameaux ?). Elle s’est mariée à Bourgignon de la Valla dont elle eut deux enfants, morts tous les deux. Étant veuve, elle eut un autre enfant alors qu’elle était placée aux Charavins. Mais avant la naissance, elle fut demandée en mariage par Jean Combe, sur un chemin. « Putain, les demandes en mariage ne se font pas sur les chemins. Elles se font au café en buvant bichof » répliqua-t-elle.
Ce fut un étrange ménage. Quand en hiver il y avait peu d’ouvrage, La Trape partait dès le déjeuner avalé. Elle allait filer sa quenouille chez n’importe qui. Jean Combe rinçait la lessive. Il préférait ça à aller aux champs. Encore que ça devait être exceptionnel, car disait ma grand-mère de La Trappe : « Du neuf à l’usé je ne sais pas si elle lavait ses tabliers 3 ou 4 fois« . Jean Combe était avare et cachait son argent, sa femme le cherchait et un jour, elle le découvrit dans la caisse de l’horloge.
De nouveau veuve, La Trape se remaria avec Fringon. Celui-ci l’emmena faire des achats pour la noce dont un cotillon. On lui en montra un avec une bande rose mais elle choisit celui qui lui plaisait moins avec une bande violette parce qu’elle avait remarqué que le promis était « décalotté » derrière les oreilles ! Elle avait alors la soixantaine et comme le curé lui disait (La Trape dixit) : « Oh ! vieille folle, vous remarier à cet âge, vous serez damnée« , elle répondit : « Non, non Monsieur l’abbé, je ne suis pas damnée. L’enfer est plein de sœurs et de curés, pas de braves femmes comme moi qui ont fait la charité toute leur vie ». Cette charité concernait les hommes seuls ou délaissés à qui elle demandait pour ses services « 40 sous, comme les autres fois » et qui d’après sa petite-fille lui laissaient aussi à l’occasion « de gros poux noirs » (toutes ces citations devraient bien sûr être en patois qui les rend bien plus savoureuses).
Joséphine Cornet se marie. Elle épouse Adrien qu’elle connaissait puisqu’ils étaient cousins éloignés. Mais c’est à une foire à Noirétable qu’ils se sont « rencontrés ». Ce fut un mariage d’amour. Elle va vivre maintenant à Rechaussat, dans la ferme de son mari à environ 7 km (un peu moins en prenant les « coursières »). Elle devra y partager la vie de deux femmes : sa belle-mère Anne et une tante Mariette. En effet à cette époque pour les filles, il y avait trois possibilités :
1) Épouser un homme qui « venait fillâtre », c’est-à-dire venait vivre avec elle chez ses parents. C’était généralement réservé à l’aînée, à celle qui n’avait pas de frère en âge de reprendre l’exploitation si le père avait disparu ou n’y suffisait pas, à celle qui enfin héritait de la propriété (mon père a ainsi étudié l’histoire d’une ferme, d’après ses archives, où depuis 1667 jusqu’à 1805 la maison fut toujours propriété de femmes).
2) Rester à la maison en célibataire, ainsi leur part d’héritage restait sur place (un bien trop morcelé n’étant plus viable) et travailler avec tout le monde à l’exploitation quitte à avoir un petit chez soi indépendant. Je vous parlerai plus loin de la tante Yane de mon grand-père. J’ai vu plusieurs fois dans des fermes les restes d’un petit logement indépendant dit « Chez la ou chez les tantes ».
3) Se marier et aller dans une autre maison. C’était alors épouser toute la belle-famille, ses caractères, ses rivalités, ses manières de vivre. A moins qu’il n’y ait plus d’anciens encore en vie et alors c’était tout l’ouvrage qu’il fallait assumer. De toute façon, ça ne devait pas être facile souvent.
Mais dans le cas n° 1,  on pouvait aussi voir débarquer une belle-sœur avec qui il fallait s’entendre. Pour ma grand-mère, les choses se sont assez bien passées, sa belle-mère n’était pas très commode mais Joséphine était diplomate et peu susceptible et puis il y avait la tante qui l’appréciait beaucoup.
N’empêche, je suppose qu’elle s’est fait plus d’une fois traiter de « Lève-nez »,elle si délicate, alors qu’Anne disait : « un limaçon dans la salade n’étrangle pas« .
Mais justement parlons d’Anne (ou Annette). Elle avait 25 ans quand elle s’est mariée. Elle était originaire des Émis (la ferme dont mon père a étudié les archives) à quelque 2 km de Rechaussat. Née le 1er avril 1837, elle avait un frère aîné qui est resté maître de la maison. A la génération précédente qui comptait 12 enfants, 5 étaient restés aux Émis, le chef de famille et 4 célibataires. Au moment du départ d’Anne, seule une fille, Marie-Anne dite la Yane, restait en commensal (personne qui mange à la même table) à la ferme. Elle avait hérité de ses sœurs et détenait une part importante de la propriété. Elle habitait un petit logement (qui existe encore mais en bien mauvais état et menacé de démolition), donnant sur la cour de la ferme, face à l’habitation principale. Elle devait prêter main-forte pour les gros travaux mais avait sans doute ses poules, ses pigeons, son jardin. Anne, sa nièce, épousa « le Grand ». Fils d’un huissier qui avait son cabinet à Rechaussat mais devait mener belle vie, (il fréquentait J.-B. d’Allard qui lui avait donné des plants exotiques quand il créa son parc). Il avait avec sa sœur et 2 frères perdu leur mère très tôt. Elle avait été suppléée par une servante maîtresse mal aimée. L’huissier qui devait son instruction à une vocation religieuse sans suite ne fit pas instruire ses enfants au-delà de l’école élémentaire. Les trois derniers partis, seul « le Grand », toujours nommé ainsi bien qu’il eût 7 prénoms, resta à s’occuper de la ferme. Il avait 40 ans quand il s’est marié. Pourquoi ? Etait-ce à cause de la situation de famille ou de ses 2 mètres, une taille exceptionnelle alors et considérée comme une tare. ? Annette ne fit pas un mariage à son goût. Elle aimait un garçon plus jeune de Montpeurier mais il ne convenait pas à ses parents. Elle était par ailleurs très jolie et un lieutenant-colonel, son cousin, l’aurait bien épousée si elle avait été plus instruite (plus policée pour paraître dans le monde qu’il fréquentait). Elle apportait en dot quelques objets mobiliers et une somme de 1 000 francs à titre d’avancement d’hoirie. 500 francs restant dus que son frère réduisit à 400. C’était bien peu par rapport à la valeur de l’exploitation qu’elle quittait.
Les enfants Curtil avaient en effet renoncé à une part plus importante au profit de leur mère pour régler des sommes dues d’une précédente succession.
En effet, dans les familles où il y avait beaucoup d’enfants, il y avait incompatibilité entre le fait de doter ceux qui partaient et celui de conserver une exploitation suffisante pour y vivre. Ajoutons à cela la rapacité de certains.
Donc il arrivait que les dettes s’accumulent d’une part et que les dots ne soient pas payées d’une autre. Les procès étaient nombreux. On peut s’étonner tout d’abord de cette propension à plaider, parfois pour trois fois rien, mais la plupart de ces gens étaient illettrés et devaient en référer à plus savant qu’eux pour le moindre contrat.
Antoine mourut le 2 février 1869 d’une affection de la poitrine qu’on attribua à des coups de timon en garant les chars. Il laissait Annette seule avec 4 enfants dont l’aîné n’avait pas 6 ans. La propriété n’était pas d’un grand revenu et le travail immense. Devant le dernier-né Camille qui était bien malade, Annette désespérée eut cette réflexion : « Pauvre petit ! si le Bon Dieu pouvait te ramasser », Camille survécut, plus tard sa mère qui aurait voulu qu’il se fasse « frère » le mit en pension un hiver à l’école mais il se sauva et devint forgeron. L’aîné, Adrien, qui fut mon grand-père, fut pris en charge par la tante Yane qui l’éleva. Elle aurait bien voulu lui laisser son héritage mais sa nièce la tarabusta tant qu’elle finit par céder et laisser sa part à la maison des Émis. J’ai entendu dire que le testament se fit 4 fois et que les voisins se cachaient pour ne pas être pris comme témoins. Il s’ensuivit, comme on peut l’imaginer, non pas une brouille, mais un froid tenace entre les deux maisons.
Quant à « la tante », la belle-sœur d’Annette, elle avait quitté la maison dès qu’elle avait été majeure. Par l’intermédiaire des sœurs du village, elle fut placée chez des religieuses à Boën, puis à Lyon et bientôt elle fut engagée chez des bourgeois, les Chassagnon. Elle y resta une trentaine d’années et devint gouvernante après la mort de la patronne. Le patron à sa mort lui légua son mobilier dont elle revendit une partie aux neveux héritiers. Elle apporta à Rechaussat des objets de luxe qui furent toujours un peu insolites dans cette ferme. Je me souviens d’un petit secrétaire, une chaise percée, une armoire dont j’ai hérité, des couverts en argent et bon nombre de bibelots de piété (rosaires, statuettes, tableaux). Elle avait aussi amené à la maison des bonnes manières, principes de politesse et d’hygiène qu’elle inculqua à ma grand-mère.
A on retour à la maison, Mariette, avait sa chambre mais vivait avec la famille en s’achetant toutefois sa viande, un luxe auquel on n’était guère habitué à la campagne. Elle consommait du vin et du café. Elle faisait la cuisine quand il y avait des invités. Son entente avec son neveu Adrien était parfaite, elle le conseillait et l’avait même autrefois dissuadé d’épouser une fille parce qu’elle l’avait entendue parler trop grossièrement.
Entre Annette et Mariette, ce n’était pas toujours le beau fixe. Elles avaient eu des vies si différentes qu’elles ne pouvaient pas avoir les mêmes valeurs. Annette disait que Mariette était une vieille bigote (ce qui n’était pas faux), elle allait à la messe tous les jours, et qu’elle était méchante (ce qui l’était plus).
Mariette est morte en 1909, soignée par ma grand-mère qu’elle avait dû pouvoir modeler à sa façon. Quand ma grand-mère parlait de « LA TANTE » c’était toujours avec respect, voire vénération. Qu’admirait-elle en elle ? La personnalité ou la culture ?
J’ai laissé Annette à son veuvage, seule avec ses 4 enfants. Elle aurait pu se remarier mais elle préféra assumer seule tous les travaux de la ferme avec seulement l’aide de quelque petit domestique un peu demeuré parce qu’elle ne pouvait prétendre mieux. Elle avait sacrifié la finition au rendement et garda toute sa vie l’habitude du travail fait à la va-vite. Ses journées étaient longues, elle trouvait rarement le temps de s’asseoir pour manger et il lui est arrivé plus d’une fois de retrouver à midi la soupe du matin sur le « derrière du poêle », elle avait oublié de déjeuner. Il lui arriva de coudre une robe à une de ses fillettes pendant leur sommeil de l’après-midi – et sans machine à coudre bien sûr – j’ai peine à croire que la légende n’a pas forcé la note.
Quand ma mère l’a connue, elle était âgée mais ne perdait jamais son temps, filant sa quenouille et se levant aux aurores pour ramasser des feuilles de choux pour les cochons. Quand elle était fillette, une voisine lui avait appris à lire, aussi estimant leur rendre un grand service, elle se fit un devoir d’enseigner son savoir à ses petits-enfants. Ma mère garde un pénible souvenir quand à 4 ans sa grand-mère lui disait chaque jour : « Allez, ta lission« . Elle suivait les lignes du syllabaire avec son aiguille à tricoter et sa méthode pédagogique n’était pas douce. D’après ce qu’elle m’en a dit, elle ne devait être douce en rien, la vie s’était chargée de lui forger le caractère.
Épatée par le progrès, elle n’avait pu s’empêcher de demander au docteur Bertrand de lui faire faire un tour dans sa voiture. Elle voulait « être » montée dans une automobile avant de mourir ». Son manque de douceur ne l’empêchait pas d’être généreuse et de venir en aide à plus pauvre qu’elle. Un voisin maquignon, qui aurait dû bien gagner sa vie, dilapidait ses gains et le bien de sa femme en jouant aux cartes. Il avait deux filles qui venaient les soirs d’hiver se remplir le ventre de châtaignes chez Annette et le dimanche elles empruntaient les robes de ses filles pour aller à la messe (heureusement qu’il y avait 3 messes, ça permettait l’échange).
Quand mon grand-père fut assez grand pour l’aider, elle avait la situation bien en main et en 1881 elle fit reconstruire une partie des bâtiments. C’est alors que la maison perdit son « être », son toit en avancée et sa cheminée sur toute la longueur d’un mur. Un style dont il reste encore des traces que je me plais à traquer dans les environs. Elle avait perdu un œil à 75 ans (suite à un phlegmon) persuadée qu’un crapaud caché sous son chapeau pendant la sieste en était responsable. Elle avait le cœur fatigué et n’acceptait que de son fils qu’il compte ses gouttes de digitaline. Elle mourut à 91 ans.
Tout ce que je viens d’écrire, je l’ai entendu raconter ou je l’ai lu dans les écrits de mon père et de tous ceux dont j’ai parlé ici. Seule Joséphine Cornet, épouse Ponchon (Josébête comme elle disait) a été ma contemporaine.
Il me reste à raconter mes souvenirs personnels, c’est moins ancien que l’autre siècle mais si la technique avait bien fait un bond, la condition des femmes de paysans n’avait pas tellement évolué avant la guerre de 40.
Et puis j’ai envie de vous parler d’elle. J’ai bien connu ma grand-mère (la seule) puisque j’avais 36 ans à sa mort. Nous allions souvent la voir chez elle, c’est-à-dire chez le frère aîné de ma mère qui avait gardé la ferme de Rechaussat. Elle venait aussi faire des petits séjours chez moi et, pendant les vacances, j’ai eu souvent l’occasion de partager son lit de plumes – le lit qu’elle avait apporté en dot. J’aimais bien m’y enfoncer ; c’était un nid profond et douillet, avec des draps de chambre qui deviennent très doux quand ils sont usés. Un gros traversin et de gros oreillers et par-dessus une couverture piquée en laine et un grand et gros édredon dont je revois encore bien la housse de satinette rouge foncé, décolorée par le soleil, marquée de taches et de chiures de mouches.
Ma grand-mère ronflait et ça ne lui plaisait pas bien que je le lui reproche. Elle a eu la vie des femmes de par ici, épouse d’agriculteur petit propriétaire, sans grand drame, sans richesse et sans misère. Je crois qu’elle a été heureuse. Il faut dire qu’elle a eu un bon mari, dont les seules incartades étaient de rentrer en retard et un peu éméché le dimanche où la messe des hommes se passait au bistrot. Trop âgé, mon grand-père n’a pas fait la guerre de 14.
Elle n’a jamais beaucoup travaillé aux champs. Considérée comme fragile (c’était un petit bout de femme à l’estomac délicat, comme son père). Sa belle-mère lui abandonnait le soin de la maison pour aller aider aux champs si besoin, comme elle l’avait toujours fait. Mon grand-père employait d’ailleurs en général un petit domestique, quelque gamin pas toujours très futé et qu’il ne craignait pas de chahuter un peu comme cela se faisait partout, pour s’amuser, sans méchanceté. Mais ça, c’était avant moi. Je n’ai pas connu mon grand-père. Joséphine a élevé 5 enfants et il faut croire que l’hygiène n’était pas si mauvaise parce qu’ils furent tous en bonne santé. Quand je l’ai connue, elle était veuve et partageait ses tâches avec une belle-fille, encore que celle-ci faisant des « grenades » (les grenades sont des broderies avec du fil d’or pour les uniformes ; voir le musée des grenadières à Cervières) lui laissait la charge de la cuisine et la fabrication du beurre et du fromage au sujet desquels elle était assez pointilleuse. A propos de fromage, elle n’en mangeait pas, mais ne craignait pas de le toucher contrairement à son mari. « La Tante » lui avait appris à faire la cuisine. En particulier le civet, et la recette n’était pas simple. Ses journées étaient assez répétitives. Je sais que le matin elle déjeunait de café au lait alors que les autres préféraient la soupe (son estomac délicat et l’influence de « La Tante »). Ce n’était pas elle qui trayait les vaches, par contre elle s’occupait de traire les chèvres et de prendre soin de tout le petit bétail : porcs, volaille, lapins. Le ménage était vite fait : un coup de balai de genêt, la vaisselle sans savon car l’eau grasse était gardée pour les cochons. Ranger n’était pas son fort, je sais que mon grand-père, gêné par ce qui s’accumulait sur les larges rebords de fenêtre, les débarrassait de temps en temps dans une corbeille qu’il portait à la cave. Je me souviens qu’il ne restait que quelques lambeaux noircis de suie, sur les murs de la « bretagne », du papier peint qu’y avait fait poser la tante quelque 40 ou 50 ans plus tôt, a ne gênait personne.Les lits ne se faisaient pas tous les jours. Le soir en se couchant, on les « tirait par la bourre » et on jetait le contenu du pot de chambre par un fenêtron à l’arrière de la maison. Les planchers des chambres étaient lessivés à l’eau de javel de temps en temps.
Un gros travail que Joséphine se réservait une fois l’an, était le plumage des oies. La journée se passait à lever la crème du lait et la baratter une fois par semaine, cailler les fromages,préparer la soupe des porcs, nourrir poules et lapins, ramasser les œufs, cueillir les légumes au jardin. Tout cela se faisait sans se bousculer.
La lessive des draps et des torchons était toute une affaire. Elle se faisait dehors, une ou deux fois par an en passant et repassant sur le linge l’eau chaude qui avait traversé un sac de cendres. Le principe de la lessiveuse sans le champignon. Je n’ai pas connu ce système mais on me l’a expliqué. Les femmes se mettaient alors à plusieurs, embauchant souvent quelque pauvre épouse de journalier qui s’employait comme elle pouvait à droite ou à gauche. Le plus dur était le rinçage qu’on faisait à la main, avec un battoir, à genoux au bord du « péché ».
Le petit linge était lavé régulièrement et je sais que pour ma grand-mère c’était une corvée. Elle disait : « Ah ! aujourd’hui je lave ». Il est vrai que chez elle (la tante avait dû passer par là) on se « tenait propre ». Encore que je revois la couleur des draps quand on les changeait après l’arrachage des pommes de terre…
Pour le ménage et pour laver, on tirait l’eau du puits dans la cour, avec une pompe – tout le monde n’était pas aussi bien équipé -, je crois que la pompe datait de l’huissier.
La fille aînée de ma grand-mère est allée vivre dans une ferme où pendant une trentaine d’années, elle est allée chercher l’eau à une fontaine commune au hameau à bien une cinquantaine de mètres de la maison sinon plus. Un bois creusé, fiché entre des cailloux déversait un petit filet dans un seau qu’il valait mieux laisser plutôt que d’attendre qu’il soit plein.
Je n’ai pas vu ma grand-mère garder souvent les vaches, mais avant je ne sais pas. De toute façon, ce n’était pas bien pénible de surveiller 5 vaches et 4 chèvres, sauf quand il faisait mauvais, et ça laissait le loisir de tricoter en même temps. Ma grand-mère a dû tricoter des monceaux de chaussettes. A s’en « désoniller » disait-elle (s’en arracher les ongles). Elle était une virtuose en la matière. Pour moi elle m’y faisait un ourlet avec des dents pour passer l’élastique et une « petite grimace » en dessous pour faire joli. Je n’ai jamais retrouvé dans des explications de tricot les finesses qu’elle m’a enseignées pour bien « tourner un talon ». Elle me tricotait aussi des combinaisons en laine de pays, bien chaudes, mais un vrai cilice sur les cuisses.
Je n’ai pas parlé de la toilette et des toilettes.
Joséphine  montait dans sa chambre tous les soirs un petit broc d’eau qui ne devait pas tenir deux litres. Dans une cuvette, avec un gant et une savonnette, elle lavait dans l’ordre : visage, cou, bras et sexe qu’elle se frottait ensuite vigoureusement à l’eau de Cologne parce qu’elle y avait des démangeaisons. Tout cela dans sa grande chemise de toile qu’elle ne quittait pas jour et nuit et changeait le dimanche.
En se couchant, je la revois se frottant et se tortillant dans cette chemise comme pour s’ébrouer. Les pieds se lavaient en bas, dans un benon (seau de bois) quand ils étaient sales. Ce qui était considéré comme sale était là où la crasse se voyait. Je la revois aussi se laver les cheveux dans une cuvette, des cheveux fort longs qu’elle portait tordus en chignon et qui tenaient mieux quand ils n’étaient pas lavés de frais… donc !!! En ce qui concerne la toilette de tous les jours, je suis persuadée que beaucoup de femmes n’en faisaient pas autant. Quant aux parties du corps dont je n’ai pas parlé je n’ai jamais su quand et où on les lavait. Je revois aussi la couronne de savon et de crasse qui se déposait autour de la cuvette.
montait dans sa chambre tous les soirs un petit broc d’eau qui ne devait pas tenir deux litres. Dans une cuvette, avec un gant et une savonnette, elle lavait dans l’ordre : visage, cou, bras et sexe qu’elle se frottait ensuite vigoureusement à l’eau de Cologne parce qu’elle y avait des démangeaisons. Tout cela dans sa grande chemise de toile qu’elle ne quittait pas jour et nuit et changeait le dimanche. En se couchant je la revois se frottant et se tortillant dans cette chemise comme pour s’ébrouer. Les pieds se lavaient en bas, dans un benon (seau de bois) quand ils étaient sales. Ce qui était considéré comme sale était là où la crasse se voyait. Je la revois aussi se laver les cheveux dans une cuvette, des cheveux fort longs qu’elle portait tordus en chignon et qui tenaient mieux quand ils n’étaient pas lavés de frais… donc !!! En ce qui concerne la toilette de tous les jours, je suis persuadée que beaucoup de femmes n’en faisaient pas autant. Quant aux parties du corps dont je n’ai pas parlé je n’ai jamais su quand et où on les lavait. Je revois aussi la couronne de savon et de crasse qui se déposait autour de la cuvette.
Sur la chemise de toile (j’en ai gardé une) elle portait un corset : un carcan baleiné où s’accrochaient les bas. Pas galbé à la taille comme les élégantes, mais quand même ! Et bien sûr, elle ne pouvait pas s’en passer. Bien besoin de s’ébrouer en le quittant. Et puis une culotte fendue, un jupon de coton, une robe de lainage et un tablier. En été, le tablier, qui était une sorte de robe en dégradé, servait de robe. La robe de lainage ne se lavait pas. D’abord mise le dimanche, on la mettait à tous les jours quand elle était défraîchie.
On enlevait les taches à l’eau et alcali ou on frottait avec de l’eau savonneuse. En fait elle était bien protégée entre jupon et tablier, mais je sens encore cette odeur de jupe de femme qui mélangeait des relents de corps, d’eau de vaisselle et de lait caillé. C’était une odeur naturelle et confortable pour la petite fille que j’étais. Aujourd’hui, on dirait que ça pue.
La génération de ma  rand-mère n’a jamais porté le bonnet, mais en cas de besoin un chapeau avec une grande épingle fichée dans le chignon pour le retenir. A la génération précédente, toutes les femmes portaient la coiffe : simple en semaine, tuyautée le dimanche (je dois bien aussi en avoir une au fond d’un placard). Ma grand-mère était une femme très propre pour la campagne. Elle se lavait toujours les mains pour les travaux de cuisine ou de laiterie… puis se les torchait à son tablier sur les fesses.
Elle avait quelques bijoux, montre en or et broche, cadeaux de mariage de son mari, qu’elle portait le dimanche.
Et les loisirs ? Le dimanche, elle allait au village à la messe et pour vendre œufs, beurre, fromage à « ses pratiques » à la sortie. Elle en profitait pour faire ses quelques achats indispensables, d’épicerie principalement. Souvent aussi, elle retournait à Morand passer la journée dans sa famille, à pied bien sûr (j’ai une photo où tout le monde pose). J’y suis allée avec elle, il faisait beau. J’en garde un souvenir charmant (de l’aller tout au moins, au retour je devais être fatiguée, je ne m’en souviens plus). Il devait bien y avoir plus d’une heure de chemin – et ça monte – mais avec de bons sabots ce n’était pas une affaire.
Quand ses enfants ont été grands, elle a eu un peu l’occasion de voyager, mais dans sa jeunesse, elle n’a pas dû dépasser Thiers d’un côté, Saint-Étienne de l’autre par la voie du chemin de fer. Si, je crois qu’elle était allée une fois à Lyon et une fois en Saône-et-Loire voir son frère.
Quand il y avait des déplacements à faire, elle préférait déléguer un de ses enfants. D’ailleurs, elle se sentait tenue par la maison : on ne laisse pas ses bêtes.
Pour ce qui est de sa vie intellectuelle, elle lisait peu. Pas des romans toujours. Mon père ne lui a jamais pardonné d’avoir fait un autodafé de livres envoyés par des cousins. Quand elle venait à la maison, un peu désœuvrée, elle aimait bien éplucher le bulletin du personnel enseignant pour voir s’il y avait des noms qu’elle connaissait. Elle parcourait le journal journal.
Le dimanche, elle suivait la messe dans son missel (mais elle devait la savoir par cœur). Elle était croyante, pas bigote, mais ne manquait pas la messe. Elle avait son certificat d’études. Elle avait étrenné l’école de son hameau (il y a belle lurette qu’il n’y a plus d’école là-haut). Elle avait même été un an de plus à l’école chez les sœurs de Saint-Jean suivre une sorte d’enseignement ménager. C’est là qu’elle avait appris à tricoter les bas. Elle m’a dit que pour aller à l’école, elle portait des tabliers à petits carreaux bleus. Mais elle avait dans la tête comme une bibliothèque d’historiettes, d’anecdotes qui avaient fait les gaietés de son enfance et qu’elle se plaisait à raconter. Mon père en rapporte beaucoup et je me souviens bien de les avoir entendues moi-même ; en patois bien sûr, elles sont tellement plus savoureuses.
Du temps de sa jeunesse, les distractions étaient rares et on s’amusait des travers des voisins, rapportant leurs fortes paroles et leurs faits et gestes en les enjolivant sûrement un peu. Je vous ai rapporté ses « contes » sur la Trape. Le folklore de ma grand-mère est resté dans la famille et certaines expressions y sont devenues sentences.
Mes grands-parents ont fait faire des études à trois de leurs enfants et ça n’a pas été sans gros sacrifices financiers, mais un frère de Joséphine les a aidés estimant qu’elle avait été lésée dans sa part d’héritage (des parcelles de bois que son père avait eu la sagesse d’acheter quand elles ne coûtaient presque rien). Je pourrais parler encore longtemps de ma grand-mère. Je l’aimais beaucoup, quoiqu’elle m’exaspérait avec ses : « Ah ! Té ! » devant tout ce qui était nouveau.
Mémé Joséphine tu n’as pas eu une vie exaltante, mais je crois que tu as eu une bonne vie.
Je m’arrête parce que j’ai dit l’essentiel et qu’il faut bien s’arrêter. Il y a aussi beaucoup à dire sur mes aïeules de la branche paternelle. Elles ont eu un tout autre destin, mais ça c’est ma tante qui s’en occupe. Je ne sais pas si elle aura eu la plume aussi prolixe que moi.

Après une nuit de repos (merci, j’ai bien dormi) je réalise que j’ai omis de parler des nourrissons. Quand une naissance était annoncée dans la famille, ma grand-mère se réjouissait si la naissance devait avoir lieu à la belle saison. Sans doute que dans sa jeunesse, l’hiver était fatal à bien des nouveau-nés. Pour les accouchements je sais qu’on allait chercher des draps sales qui attendaient la date de la grande lessive. On n’allait pas tacher du linge propre !
Pour le costume du bébé,  je ne pense pas vous apprendre quelque chose : il y avait deux brassières, toile et laine (à ce sujet ma grand-mère les tricotait sans fantaisie mais avec une forme raglan diminuée aux épaules, très pratique), le carré plié en deux en triangle, le drapeau où on enveloppait séparément les deux jambes du bébé (on les taillait dans des vieux draps pour qu’ils soient plus doux), le « ganchon » (lange) coton ou laine (la laine feutrait au lavage et devenait rêche et étriquée), et une longue bande qu’on enroulait autour du tout pour que l’enfant ne risque pas de se démailloter et de prendre froid, et un bonnet.
Ma grand-mère m’a raconté qu’une fois, pour lui rendre service, une voisine lui avait langé un de ses enfants, mais (c’était sa façon de faire qui se voulait leçon) elle l’avait serré si fort qu’elle s’est dépêchée de le libérer dès son départ.
Les bébés qui venaient au monde en été devaient avoir droit au costume de momie jusqu’au printemps suivant, je me demande comment ils étaient capables d’apprendre à marcher. Les berceaux étaient des « cre », berceaux de bois à pieds arrondis qui se fabriquaient à la maison s’il y avait quelqu’un de pas trop maladroit dans la famille. On le posait sur la maie pendant le jour et ma mère se souvenait comme elle prenait mal aux bras quand on lui disait « crosso la » (berce-la) de sa petite sœur, de deux ans sa cadette. On couchait aussi les bébés dans des corbeilles d’osier, du type de celles qui servaient à ramasser les pommes de terre. Le matelas était un « balasson », sac de balle d’avoine ou de feuilles de hêtre. Quand il était trop pisseux on changeait la garniture.
Un jour,  passant devant la maison de cousins, ma grand-mère me dit : « Je suis venue voir un mimi ici, il y avait des punaises sur le rideau du berceau« . D’une autre maison, elle m’expliquait que les drapeaux pisseux n’étaient pas lavés, mais mis à sécher sur une corde devant la cheminée « et même quand il y avait qu’un petit pet c’était bon« . Aussi quand on  rentrait dans une maison si on était saisi par une forte odeur on disait « ça sent le mimi« . Rien n’était perdu; les chiens se régalaient du caca des bébés et quand ils étaient plus grands ils se chargeaient de les torcher ! Ce n’était pas pareil dans toutes les maisons. Cela dépendait du tempérament des femmes mais aussi du temps et de la quantité de linge dont elles disposaient. J’ai vu le tablier servir à une fillette du dimanche au jeudi à l’endroit et du jeudi au samedi soir sur l’envers avec toutes les effilochures des coutures.
Ma mère se souvenait avoir été chez une copine quand elle était adolescente (environ 1920). Il y avait deux petits jumeaux d’un an environ, tout nus, sales comme des gorets, qui jouaient par terre devant la cheminée dans les débris de bois et les balayures (et il faut se faire une idée de l’état des planchers de ferme à cette époque, jamais lavés, on y marchait avec les sabots qui revenaient de l’étable ; on était d’ailleurs persuadé qu’il n’était pas possible et de toute façon inutile d’avoir un sol plus propre).
Personnellement je me souviens pendant la dernière guerre d’être entrée dans une cuisine de ferme, qui était située exceptionnellement au premier étage (au bourg des Salles) et d’avoir été très surprise d’y voir un plancher lessivé. Cette maison était réputée pour sa propreté et la maîtresse de maison était parvenue à dresser ses hommes pour qu’ils quittent leurs sabots à la porte. De là à avoir une réputation de maniaque dans le bourg. Il me revient aussi l’histoire, mais je ne sais plus où ni quand la situer, d’une personne de la famille (peut-être bien mon grand-père quand il était jeune homme) qui se rendant chez quelqu’un,  avait assisté à un drame : le grand frère avait mangé la bouillie du bébé et il n’y avait plus de quoi lui en faire une autre. La bouillie était faite de farine à pain, cuite dans du lait. P’tits pots, p’tits pots Nestlé !!! et vive les Pampers’.
Mon arrière-grand-mère Ponchon avait dit à ma mère : « J‘ai eu 4 enfants (en 7 ans de mariage) mais si ton grand-père avait vécu, il y en aurait bien eu d’autres« .
Autrefois, on ne sortait pas les nouveau-nés à la lumière, de crainte que ça les rende aveugles. Il devait y avoir beaucoup d’ophtalmie, mais je ne pense pas que le soleil y était pour quelque chose. On croyait tant de choses ! (et on en croit encore).
Pendant que j’y suis encore une petite rallonge. Les souvenirs reviennent peu à peu : Marie la sœur aînée de ma mère s’est mariée en 1924 (elle fut la dernière de sa génération à se marier en noir).
C’est d’elle que j’ai dit qu’elle devait aller chercher l’eau à la fontaine. Ses beaux-parents qui vivaient en bout de commune dans une ferme quasiment seule, avaient un état d’esprit très rétrograde, plutôt représentatif du siècle précédent. Ma tante m’a plusieurs fois évoqué ses premières années de mariage vivant avec ses beaux-parents. Ce fut dur, surtout qu’elle venait d’une maison où il y avait de la main-d’œuvre et des idées modernes. Le lendemain du mariage, on l’envoya creuser des fossés dans les prés, un travail pénible habituellement réservé aux hommes. Mais ce n’était pas méchanceté.
La Génie, sa belle-mère, était née dans un hameau voisin et savait compter et son mari à peu près lire. Ils appartenaient à une famille nombreuse. Ce ne devait pas être la grande aisance. On m’a raconté qu’étant enfant, et gardant les bêtes avec ses sœurs près de la route, elle avait vu un homme revenir du village avec une miche de pain blanc sous le bras. C’était une friandise à laquelle elles n’étaient pas accoutumées. Les gamines mendièrent un bout de pain à l’homme qui leur donna toute la miche.
L’exploitation ne suffisant pas à faire vivre la famille, le père s’embaucha pour creuser la tranchée du chemin de fer à Saint-Julien. La mère et les enfants se chargeaient de la ferme mais elles ne pouvaient pas tout faire alors il finissait la nuit se faisant aider, entre autre, par ses filles pour battre le blé au fléau (quand je dis blé, c’est dans le sens patois, il s’agissait de seigle). Les garçons étaient placés dès que possible.
Mariée, elle eut un fils que j’ai connu et au moins un autre enfant qui décéda grandet. Considérant qu’ils ne pouvaient pas rester avec un seul héritier (ce n’était pas une sécurité suffisante pour les vieux jours), ils firent un autre enfant (un tardillon). La Génie accoucha seule pendant que tout le monde était parti à la messe (à 3 km). Une voisine venue prendre de ses nouvelles lui dit : « Et ben ! Génie, qu’est-ce que tu as fait ». Elle avait fait mon oncle ! L’ardeur et la résistance au travail était la vertu n° 1. Il n’y avait pas de notion de rendement mais il fallait être vaillant et on moquait ceux qui savaient « se chauffer le ventre au soleil » au lieu de travailler.
Cet oncle dans les années 40 et 50 râtelait ses prés après les foins avec un soin tout particulier, non pas pour la brassée d’herbe qu’il en retirait, mais « Qu’est-ce qu’on aurait dit s’il avait laissé des prés sales ! » Ce même oncle porta des robes jusqu’à un âge avancé et il refusait de prendre des culottes, si bien que sa mère fit venir une sœur du village (une religieuse) pour lui faire changer de costume. C’est le service militaire (il fit la guerre en Syrie) qui lui a ouvert les yeux sur le monde moderne et il dut plus d’une fois aider en douce sa jeune épouse pour la soulager.
Cet oncle connaissait des histoires, auxquelles il avait cru dans sa jeunesse, de personnes faisant de la « physique » c’est-à-dire qui lançaient des sorts, de chasse maligne et me disait que dans son enfance on l’effrayait en lui parlant d’une créature mythique « La Birette ». J’ai entendu aussi ma grand-mère me parler d’une femme qui dut être sa contemporaine. Elle était mariée à un journalier pas très courageux qui lui a fait 18 enfants dont deux seulement survécurent à l’âge adulte. Elle faisait des lessives pour nourrir sa famille. Et puis aussi l’aventure d’une femme qui se trouvant enceinte à la cinquantaine crut (ou fit croire) jusqu’à la naissance qu’elle avait un fibrome, si bien que le surnom en resta à l’enfant.
Ma grand-mère m’a aussi parlé (mais elle devait le tenir de sa propre grand-mère) d’une femme qui avait cueilli un pou sur le col du curé et l’avait mis à son enfant en gage de bonne santé.
Et puis aussi, puisque ça me revient, un mot du mariage de ma grand-tante Pauline (née en 1866). Elle était amoureuse d’un garçon mais les parents du jeune homme ne la trouvait pas assez riche. De dépit le garçon partit pour la ville, il était boulanger. La vie lui ayant ouvert les yeux, il décida de passer outre aux exigences de ses parents et revint au pays pour la demander en mariage. Mais entre temps Pauline s’était engagée auprès du beau-frère de sa sœur aînée et n’a pas voulu revenir sur sa promesse. J’ai cru comprendre que pourtant elle ne fit pas un mariage d’amour. Je ne sais pas ce que fut le ménage, mais j’ai connu ma grand-tante sur ses vieux jours : elle n’était pas commode et une des petites-filles me disait encore l’an dernier qu’elle la craignait beaucoup et qu’elle ne manifestait guère de tendresse à sa descendance.
Et dire qu’un siècle plus tard, on divorce pour un oui ou pour un non !
Dans le hameau où se maria ma tante Marie dont j’ai déjà parlé, il y avait les ruines d’une maison (et il en reste encore quelque chose) chez Chassonnery. Mon oncle racontait que longtemps avant sa naissance, une fille de cette maison avait le ventre qui s’arrondissait. Sa mère prétendait qu’elle était malade, qu’elle avait le « caro », un nom qui correspond je crois à la tuberculose du péritoine. Et puis le « caro » guérit. Personne ne fut dupe mais les choses en restèrent là.
Un jour, et je me souviens, en bêchant ce qui avait été le jardin de la maison, mon oncle déterra un pot de terre contenant quelques chiffons. Bien qu’il n’y ait aucun reste suspect il s’est demandé s’il n’avait pas retrouvé le « caro ».
Je rajoute encore une feuille pour vous parler de « la Mille » qui échappa à sa condition. Elle était la sœur de la « Yane ». Elle doit être née en 1803.
A 25 ans, elle épousa Jean-Marie Forest, propriétaire et fabriquant de mousseline demeurant à Tarare, né le 6 juillet 1778 et veuf de Labourez Claudine décédée le 2.12.1824. On sait qu’à ce moment, des filles de Saint-Didier allaient, en hiver, travailler dans les fabriques de mousseline de Tarare. Mais mon père n’a pas su si ces déplacements se faisaient avant ou après le mariage (1828).
Cependant, comme Forest était venu au pays pour y ouvrir une carrière de quartz, peu importante mais dont il doit rester encore quelques creux dans les bois, il n’est guère possible que ce gisement soit venu à sa connaissance autrement que par les filles du pays (hypothèse de mon père, l’hypothèse inverse est envisageable tant autant).
Pendant les travaux qu’il fit à la carrière il prit pension aux Imis, une des fermes les plus proches. Jeanne Marie était jolie. Il l’épousa. Il avait des enfants à élever. Je ne crois pas qu’il en eut avec Mille.
Des relations se  poursuivirent longtemps entre la famille Forest et Curtil (j’ai parlé d’un lieutenant-colonel, soupirant d’Annette, c’était un cousin de Tarare) puis avec la famille Ponchon.
Je viens de retrouver une photo où je suis adolescente en compagnie des derniers descendants Forest. C’est pour ça que je vous en parle. Les cousins de Tarare envoyèrent beaucoup de choses à Rechaussat. Des livres (que ma grand-mère a détruits), des jouets (une lanterne magique dont ma mère se souvenait).
Et les autres sœurs ?
- Jeanne Marie (la Mille
- Anne
- Marie
- Antoinette 1
-Antoinette 2
- Marie Anne ((la Yane)
Quant aux garçons, deux moururent jeunes. Les quatre autres vécurent plus.
A noter en passant le manque d’imagination pour choisir les prénoms. La Mille est la seule fille qui se soit mariée ! Le père était décédé en 1831 à l’âge de 65 ans. De la mère, je sais seulement qu’elle était en vie en 1852 ; en 1862 elle doit être décédée car ses biens sont partagés. Je rajoute encore quelques lignes à mon bavardage :
1) J’ai connu un vieux sourd-muet. Orphelin de mère dès sa naissance, il avait été élevé par une tante célibataire. Quand l’électricité est arrivée au pays, son père l’avait fait mettre à la maison, mais la tante avait cassé le compteur à coup de balai, disant qu’elle ne voulait pas du diable chez elle. Bien plus tard, le sourd-muet qui était seul, ayant perdu sa tante et son père, s’était résigné à vendre sa maison mais quand l’acheteur dit : « C’est en bon état, y aura qu’à remettre l’électricité », il a annulé la vente.
2) Pour les grands-mères non conformistes, j’ai un exemple : J’ai hérité des « affaires » d’une cousine de plus de 90 ans, une personne très originale. Elle avait laissé une abondante correspondance avec sa mère (seulement les lettres venant de la mère, il y a là une chronique des potins de Boën dans les années 20 – 30 qui peut être intéressante) et des cahiers où elle exposait ses états d’âme. Je sais qu’elle y parle de sa grand-mère qui dans sa petite enfance lui apprenait des chants anarchistes. D’après ce que j’en sais ça devait être une sacrée bonne femme qui s’est d’ailleurs brouillée avec sa belle-fille. Son fils affichait lui aussi des idées extrémistes. Je l’ai un peu connu, il était assez farfelu. J’ai conservé ce qui m’a semblé intéressant de ces papiers. C’est rangé dans mon grenier et si ça peut vous intéresser… il y a de quoi lire.
3) Pour la nourriture, c’est vrai que jusqu’à la fin de la dernière guerre, l’ordinaire de la campagne était la soupe de pain trempé, le lard et le fromage. Mais on ne se refusait pas les petites gâteries. Outre le pâté de poires dont vous avez parlé, il n’y avait pas de mardi gras sans guenilles (bugnes), de temps des cerises sans « millard » ou « canquelin » (clafoutis), on faisait de la « buille » sucrée (bouillie), du « mingouret » (fruits cuits avec du lait et un peu de farine) et autres desserts simples.
Quand mon grand-père faisait le pain, on en profitait pour faire des pâtés et pour faire sécher des fruits dans le four tiède. Il raclait le pétrin et en faisait une galette que ses filles faisaient cuire sur « le rond du poêle ». Elles le coupaient en deux et le fourraient tout chaud de beurre. Ce devait être brûlé dessus et pas cuit dedans. D’après ma mère c’était délicieux ! Je ne sais si c’est spécial à ma famille, mais beaucoup étaient « délicats ».
Un grand nombre n’aimait pas le fromage, d’autres les raves ou le poisson. Ceux-ci avaient droit à un suppléant pour manger à leur faim, mais eux seulement (confiture, œuf coque…). On ne considérait pas cela comme une gourmandise, mais quand on avait le dégoût d’un aliment on disait « il me fait mal ».
4) Et pendant que j’y suis, je voudrais dire deux mots des grands-mères de mon mari, bien qu’un peu plus jeunes, et des confins de la Loire et de la Saône-et-Loire.
Mariées avant la guerre de 14, l’une à un paysan qui partageait la vie de ses parents dans une métairie, l’autre serviteur au château du village, elles se sont retrouvées veuves dès le tout début de la guerre. L’une avait une fille, l’autre deux garçons. Elles ont dû partager la vie de leurs beaux-parents le temps de la guerre. Pour la seconde celle d’une veuve ; son mari ayant été porté disparu et non mort, elle a dû attendre 1919 ou 20 pour avoir enfin droit à une pension. Le père de mon beau-père, blessé, avait été acheté par les Allemands au cours d’un mouvement de retraite. Après la guerre, elles ont épousé des rescapés qui leur ont fait plein d’enfants.

Publié dans La Haute-Loire, le Puy-en-Velay | Laisser un commentaire

Suite 3 : Témoignages de femmes à la campagne au 19ème siècle

Marinette Tziganok  de la plaine du Forez au début du 19ème siècle :

Maria (1885-1950)
Je la regarde venir sur le chemin qui longe l’étang. Elle pousse devant elle d’un geste las un chariot chargé de luzerne et de trèfle : la pitance pour ses lapins. Elle est vêtue d’une longue jupe noire froncée à la taille, d’un caraco noir également ; ses cheveux gris sont tirés à l’arrière dans un chignon très serré, le tout recouvert par un chapeau de paille noire. ELLE, c’est Maria, ma grand-mère, ma mémée, ma mémène… Elle est née dans l’autre siècle, en 1885, dans un petit village de la plaine du Forez.
Sa maman était très jeune et l’homme qui l’avait séduite, un gendarme, l’avait abandonnée alors qu’elle était enceinte et ma grand-mère était le fruit de cet amour. Merci, à mon arrière-grand-mère qui a gardé sa fille et épousé ensuite le garde champêtre du village. Je pense que c’était un brave homme car ma grand-mère avait gardé un bon souvenir de ce père.
Elle est allée à l’école, elle savait lire et écrire, mais comme tous les enfants pauvres de la campagne, elle a travaillé très tôt chez les autres et, alors qu’elle n’était elle-même qu’une enfant, elle devait s’occuper de ses sœurs et de son frère plus jeunes qu’elle.
Il y avait deux vaches à l’écurie, mais ça ne permettait pas à la famille d’en vivre, aussi sa mère allait chez les bourgeois de la commune aider au ménage, à la lessive et Maria s’occupait de la maison et de ses frères et sœurs. Elle emmenait les vaches au long des chemins, car il n’y avait qu’un petit pré attenant à la maison et cela ne suffisait pas à la nourriture des bêtes. Pendant que ses vaches broutaient sur les terres des communaux, Maria tricotait, elle en a fait des chaussettes, des bas, et des châles tout au long de son enfance et adolescence. Quand elle fut assez grande, on la plaça comme bonne chez un assureur de Montbrison et c’est grâce à ses patrons qu’elle rencontra Alphonse.
Alphonse, un doux géant blond, à la moustache conquérante. Il travaillait aux Eaux et Forêts, surveillait et entretenait les rivières sur le canton de Montbrison.
Après leur mariage, ils s’installèrent à Savigneux dans une maison au hameau de Bicêtre. De leur union naquit en1905, Alphonsine, ma mère, puis en 1909, un garçon, Claude.
Mais ce bonheur tranquille prit fin lorsque éclata la guerre en 1914. Alphonse partit sur le front et ce fut le cauchemar. Dans leur petite maison où Maria avait accueilli sa belle-mère devenue veuve, la vie devait continuer dans l’angoisse permanente. Les nouvelles du front n’étaient pas bonnes et ce conflit qui s’éternisait et les hommes tombaient tous les jours, des voisins, des amis, et la peur tenaillait les deux femmes. Vingt ans après, Maria en parlait encore avec des sanglots dans la voix. Chaque jour, elle quettait le facteur sur le chemin qui longe l’étang. Elle pousse devant elle d’un geste las un chariot chargé de luzerne et de trèfle : la pitance pour ses lapins. Elle est vêtue d’une longue jupe noire froncée à la taille, d’un caraco noir également ; ses cheveux gris sont tirés à l’arrière dans un chignon très serré, le tout recouvert par un chapeau de paille noire. ELLE, c’est Maria, ma grand-mère, ma mémée, ma mémène… Elle est née dans l’autre siècle, en 1885, dans un petit village de la plaine du Forez. Sa maman était très jeune et l’homme qui l’avait séduite, un gendarme, l’avait abandonnée alors qu’elle était enceinte et ma grand-mère était le fruit de cet amour. Merci, à mon arrière-grand-mère qui a gardé sa fille et épousé ensuite le garde champêtre du village. Je pense que c’était un brave homme car ma grand-mère avait gardé un bon souvenir de ce père. Elle est allée à l’école, elle savait lire et écrire, mais comme tous les enfants pauvres de la campagne, elle a travaillé très tôt chez les autres ; et alors qu’elle n’était elle-même qu’une enfant, elle devait s’occuper de ses sœurs et de son frère plus jeunes qu’elle. Il y avait deux vaches à l’écurie, mais ça ne permettait pas à la famille d’en vivre, aussi sa mère allait chez les bourgeois de la commune aider au ménage, à la lessive et Maria s’occupait de la maison et de ses frères et sœurs. Elle emmenait les vaches au long des chemins, car il n’y avait qu’un petit pré attenant à la maison et cela ne suffisait pas à la nourriture des bêtes. Pendant que ses vaches broutaient sur les terres des communaux, Maria tricotait, elle en a fait des chaussettes, des bas, et des châles tout au long de son enfance et adolescence. Quand elle fut assez grande, on la plaça comme bonne chez un assureur de Montbrison et c’est grâce à ses patrons qu’elle rencontra Alphonse. Alphonse, un doux géant blond, à la moustache conquérante. Il travaillait aux Eaux et Forêts, surveillait et entretenait les rivières sur le canton de Montbrison. Après leur mariage, ils s’installèrent à Savigneux dans une maison au hameau de Bicêtre. De leur union naquit en1905, Alphonsine, ma mère, puis en 1909, un garçon, Claude. Mais ce bonheur tranquille prit fin lorsque éclata la guerre en 1914. Alphonse partit sur le front et ce fut le cauchemar.
Dans leur petite maison où Maria avait accueilli sa belle-mère devenue veuve, la vie devait continuer dans l’angoisse permanente. Les nouvelles du front n’étaient pas bonnes et ce conflit qui s’éternisait et les hommes tombaient tous les jours, des voisins, des amis, et la peur tenaillait les deux femmes. Vingt ans après, Maria en parlait encore avec des sanglots dans la voix. Chaque jour, elle guettait le facteur, une lettre d’Alphonse, c’était un rayon de soleil, vite éteint car, au front, c’était un désastre et la mort frappait aveuglément.
Pendant cette période difficile, que pouvait faire Maria pour survivre et faire vivre ses enfants ? Elle fit ce qu’elle savait faire, c’est-à-dire laver le linge, coudre et tricoter. Par la force des choses, elle était devenue lavandière, des montagnes de linge sale qu’elle va chercher à la ville chez des clients fortunés avec sa charrette à quatre roues. Penchée sur son baquet, elle frotte, savonne, elle fait bouillir le linge blanc dans la chaudière, elle va rincer le tout à la rivière. Elle raccommode,  elle repasse.
Avec l’aide de l’aïeule, elle entretient le jardin, elle élève des lapins et des poules. Et les années passent, la guerre se termine et Alphonse, rescapé de la boucherie, (c’est ainsi qu’il qualifiait sa guerre) revient et c’est enfin un peu de bonheur.
La famille déménage, Alphonse a pris en gardiennage l’étang de Savigneux et ils vont habiter la maison en bordure de ce plan d’eau. Alphonse continue à assurer son poste aux Eaux et Forêts.
Maria a abandonné ses lessives sans fin, elle n’a gardé que deux clients, ses anciens « patrons » et Madame Simone qui était devenue  son amie et qui l’avait beaucoup aidée pendant la guerre. Il y a de grands prés autour de l’étang, le couple a acheté deux vaches qui amènent un petit plus aux ressources du ménage.
En 1923, Maria est à nouveau enceinte, cette grossesse tardive n’est pas désirée mais que faire avec peu de moyens ? Et en mars 1924, elle met au monde un petit garçon : Aimé. L’aînée, Alphonsine, a déjà dix-neuf ans et cette différence d’âge sera très perturbatrice au sein de la famille.
L’année suivante, Alphonsine se marie et met au monde son premier bébé en 1925. Le petit René et son oncle Aimé n’auront qu’une année et quelques mois de différence d’âge. Maria essaie de faire face à ce supplément de travail et de soucis. Sa belle-mère vit toujours avec eux et sera d’une grande utilité pour s’occuper du petit.
Maria travaille encore et encore, le ménage, les vaches les poules les canards, il faut s’occuper de tous ces animaux. Son mari a acheté un petit lopin de terre tout près de leur maison, il y construira la sienne avec l’aide d’un maçon et de quelques amis.
Il sait tout faire, Alphonse, il travaille le bois, le ciment, la terre ; avec de l’osier, il fabrique de magnifiques paniers et des corbeilles. Maria l’aide de son mieux, elle se tue au travail et grâce à leurs efforts conjugués et à beaucoup de privations, ils auront enfin leur maison à eux.
En 1932, la fille aînée, mal mariée (mari au chômage) et déjà mère de trois enfants, viendra habiter avec toute la famille dans la maison familiale. Ils ont vendu les deux vaches, transformé l’écurie, la fenière et agencé des pièces où le jeune couple et les enfants s’installent. C’est encore plus de travail et de perturbations pour Maria, mais de cette façon, elle peut aider plus efficacement sa fille à élever ses petits.
Je suis une des trois enfants. Je suis la fille et je voue à mes grands-parents une grande tendresse et une reconnaissance infinie. J’ai grandi près d’eux, et avec eux, et je sais tout ce que je leur dois.
Ma courageuse grand-mère qui n’a jamais pris le temps de s’occuper d’elle-même, qui s’est dévouée sans restriction pour ceux qu’elle aimait… A la suite d’une otite mal soignée ou pas soignée du tout, elle est devenue sourde et ce handicap sera très pénible pour elle. Mais Maria malgré tout restait la maîtresse du clan ; sans en avoir l’air, c’est elle qui influençait et dirigeait toute la famille. Son mari faisait confiance à son bon sens et ne prenait jamais de décisions importantes sans son assentiment.
Parmi les événements de la vie courante, il y en avait un qui marquait par son importance, c’était la pêche de l’étang, qui avait lieu chaque année à l’automne. L’eau était évacuée et les poissons, carpes, tanches réfugiés dans la partie la plus profonde, étaient capturés avec des filets, déposés dans des corbeilles puis versés dans des bassins où un pisciculteur revendeur en prenait possession.
C’était un grand moment et Maria y avait sa part de travail. Il fallait nourrir ses hommes qui travaillaient du matin au soir et Maria s’activait à la cuisine, gratinant des carpes farcies au four, mijotant un bon « barboton » au lard dans une énorme cocotte en fonte et réchauffant un délicieux civet de lapin toujours préparé la veille. C’était le repas classique. Grand-père touchait un pourcentage sur la vente du poisson et, quand c’était une bonne année, Maria en profitait pour acheter du linge et regarnir l’armoire ou faire des accommodements dans sa maison.
Elle avait fait installer une pompe qui remontait l’eau du puits et n’avait plus besoin de puiser l’eau avec le seau pour faire ses lessives et tout le reste.
Puis ce fut à nouveau la guerre en 1940, triste et terrible réminiscence pour Maria qui ne pouvait oublier les affres de la précédente. Ce fut autre chose et c’est surtout les difficultés pour nourrir les siens qui affecta la brave Maria.
La guerre finie, nous étions grands, nous les petits enfants ; Maria et Alphonse auraient pu enfin avoir une retraite heureuse et bien méritée, mais… Oui, je la vois avancer péniblement sur le chemin poussant le chariot, je vais à sa rencontre pour l’aider. Je sais maintenant qu’elle est très malade ; le médecin a parlé de cancer, elle a soixante-trois ans et moi j’ai vingt ans. Depuis un certain temps, elle n’allait pas bien, mais elle ne disait rien ; aller chez le docteur, ça coûte cher et, comme elle disait, ça passera bien, mais ça n’a pas passé et ça a empiré. Et maintenant, elle est inopérable, nous sommes en 1948 et pendant deux ans elle luttera courageusement. Je l’ai soignée ma Mémée, j’étais très souvent près d’elle, je lui faisais des piqûres de calmant. Elle est morte le 2 décembre 1950, elle avait soixante-cinq ans. Et trois mois après, son Alphonse qui était bâti pour devenir centenaire, s’en est allé à son tour rejoindre sa Maria dans la tombe…. Cinquante ans après, j’ai encore mal à mon souvenir.

Anonyme (lieu et époque non précisés) :
Ma grand-mère maternelle dirigeait de main de maître une ferme assez cossue (dix ou quinze vaches, une paire de bœufs, un cheval, un troupeau de moutons). Elle en assurait la prospérité grâce à son énergie et à son ambition. C’était une femme autoritaire dont les ordres ne souffraient aucune discussion : tout le monde devait obéir, même le grand-père qui n’avait pas son mot à dire et qui pourtant « était gentil comme tout ».
Sûre d’elle et croyant bien faire, elle fit le malheur de ses trois enfants : deux filles, Marie et Claudia, un fils, Pierre. Elle s’arrogea le soin de les marier en fonction de ses ambitions et de ses intérêts, mais les caprices du cœur en décidèrent autrement. Pour éviter le scandale et le déshonneur, elle dut accepter, contre son gré, le mariage de Claudia (ma mère) avec son amoureux : celle-ci venait de mettre au monde ma sœur aînée. Claudia quitta le domicile familial pour aller vivre dans la famille de son mari où se trouvaient le grand-père et les trois filles célibataires qui la considérèrent comme une intruse. Les trois sœurs se liguèrent contre elle et lui firent subir les pires vexations. C’étaient elles qui géraient la ferme depuis le décès de leur mère, elles empochaient les revenus, ne laissant à ma mère qu’une infime portion congrue.
Très orgueilleuses, désirant paraître, elles avaient « la folie des grandeurs » et vivaient au-dessus de leurs moyens. Le samedi, elles allaient vendre beurre et fromages sur le marché et revenaient chargées de provisions de luxe (des liqueurs, des gourmandises de toutes sortes), de vêtements à la dernière mode (l’hiver, elles portaient des manteaux en « peau de bique »). Ma mère était le chien de la maison. Humiliée quotidiennement, privée de toutes ressources, elle tomba malade. Son mari, qui pourtant l’aimait beaucoup, n’osait pas prendre parti, tant il était dominé par ses trois sœurs.
Mes grands-parents, au courant de la situation, rapatrièrent leur fille au domicile familial. Mon père, toujours très amoureux de sa femme, venait lui rendre visite toutes les trois semaines. J’ai été conçue lors d’une de ces rencontres (le jour de la fête patronale de la Saint-Barthélemy, m’a-t-on dit). Pour sortir de cette situation, mon père projeta de quitter sa ferme et d’aller travailler en ville. La grand-mère y opposa un veto définitif : un gendre, ouvrier d’usine ! c’est le déshonneur ! En réalité, elle souhaitait garder avec elle sa fille Claudia, très vaillante et très docile.
Mon père perdit tout espoir de dénouer la situation, il resta sous la dépendance de ses sœurs, se mit à boire et mourut d’une crise de delirium tremens à l’âge de quarante-deux ans. Les funérailles célébrées en grandes pompes absorbèrent les derniers deniers. Pour payer les dettes, il fallut vendre la propriété. La part d’héritage de mon père, que je reçus à ma majorité, me permit d’acheter… « une blouse » !
A son tour, Maria refusa le mariage arrangé par sa mère et épousa un paysan peu fortuné. Humiliée et vexée, la grand-mère refusa d’assister au mariage.
La présence de ma mère et de ses quatre enfants, que ma grand-mère s’obstinait à garder auprès d’elle, compromit la destinée de son fils Pierre. Aucune des jeunes filles qu’il trouvait à son goût ne voulait venir cohabiter avec nous. Il en fréquenta une très longtemps, il l’aimait beaucoup. Lassée, cette dernière épousa quelqu’un d’autre. Ce fut pour Pierre une énorme déception, son caractère s’aigrit, il se mit à boire, devint méchant, surtout à notre égard. Pour se venger, il donna ses biens à des cousins éloignés. A sa mort, qui fut prématurée, nous fûmes privés de la moitié des biens qui composaient le patrimoine familial.
Je dus, à mon tour, subir les contraintes de l’autoritarisme de la grand-mère. Dès le plus jeune âge, elle nous obligeait à travailler, à nous plier à ses ordres sans discuter. J’ai beaucoup souffert de la séparation de mon père et de ma mère. Ma situation ne correspondait pas aux normes de l’époque. A l’école, chez les sœurs, j’étais marginalisée, victime d’humiliations et de vexations.
Vers l’âge de dix ans, je fus envoyée comme domestique chez ma tante Marie. Le ménage n’avait pas d’enfants, je devais donc aider aux travaux de la ferme. Mon oncle était un homme dur et radin au possible. Il me faisait faire des travaux pénibles pour mon âge : traîner de lourds seaux d’eau pour abreuver les bêtes, vanner le grain… que sais-je encore ! Dès que je revenais de l’école, il me mettait au travail, sans une minute à perdre : interdiction de lire les livres que la maîtresse nous prêtait. La nourriture était réduite, la soupe au lard en constituait l’essentiel ; jamais une gâterie quelconque. En grandissant, je supportais de moins en moins cette tyrannie. Un beau jour, je décidais d’y mettre fin : en l’absence de l’oncle, je fis mon balluchon et partis chez ma mère.
Ma grand-mère envoya ma jeune sœur pour me remplacer : c’était une bouche de moins à nourrir. J’avais quinze ans. Je décidai de ne plus me laisser manipuler : la suite est une autre histoire.

ÉLÉMENTS DE SYNTHÈSE
La lecture de ces textes, si variés soient-ils, permet, néanmoins, de dégager quelques points communs entre eux ; et, de là, quelques idées générales sur les conditions de vie des femmes rurales à la fin du dix-neuvième, sur ces femmes méconnues que furent nos grands- mères.

1. LE POIDS DE LA FAMILLE
1) Importance de la cellule familiale :
Les parents, la mère surtout, décident de l’avenir des enfants. Le choix se fait toujours dans l’intérêt général de la collectivité familiale : par exemple, les filles sont condamnées au célibat pour éviter l’émiettement de la propriété.
Cf Madame Piroche.
Le mariage est parfois empêché par le père pour des raisons de santé :
Cf. Madame Piroche : tares familiales.
Le rôle des parents peut parfois être très néfaste : cas de la mère trop autoritaire
Cf. Document anonyme.
La difficulté est grande pour les filles, souvent accueillies en intruses dans les belles-familles.
Cf. Madame Piroche : Antoinette devenue servante ; Marie creuse les fossés.
Pour les filles, il n’y a que trois éventualités :
- Elles épousent un « fillâtre »
- Elles restent célibataires.
- Elles se marient et entrent dans une autre maison, où elles seront plus ou moins bien acceptées.

2) L’entraide familiale
Les enfants sont souvent élevés par un oncle, une tante, une marraine, des grands-parents quand, pour raison de mort ou de maladie, les parents ne peuvent plus s’en charger.
Cf. Lucette Granger : Mon enfance à Firminy.
Cf. Madame Piroche : Zélie, célibataire, prend avec elle sa nièce Rosalie, âgée de quinze ans.
De même, les vieux parents sont souvent recueillis.
Cf. Jeannette Boniface : La grand-mère de Saint-Bonnet-le-Château.
L’importance de l’entraide familiale est soulignée « a contrario » par la détresse de ceux qui sont dépourvus de famille ou abandonnés et qui deviennent plus ou moins des vagabonds errant dans les campagnes. Conscientes de l’injustice du sort, à leur égard, les familles paysannes se montrent souvent généreuses et accueillantes, les nourrissant et leur fournissant de petits travaux.
Cf. Lucette Granger : Pépé, adjoint au maire de Firminy.
Cf. Madame Piroche : Annette.
Même générosité à l’égard des enfants de l’Assistance Publique, placés, le plus souvent chez les paysans.
Cf. Jeannette Boniface : Les grands-parents de Saint-Bonnet-le-Château.
Cf. Gisèle Boutchakdjan : La bâtarde.

2. LES DIFFICULTÉS DE LA VIE QUOTIDIENNE
1) L’eau, une denrée précieuse :
Il faut toujours aller la chercher au dehors et parfois assez loin.
Cf. Lucienne Cronel : La lessive
Cf. Madame Piroche : La lessive.
L’hygiène, en conséquence, tient une faible place : de nombreux exemples dont :
Cf. Madame Piroche : Deux petits jumeaux… sales comme des gorets ; Ca sent le mimi.

2) Plus ou moins en relation avec cette absence d’hygiène : tout un cortège de maladies
Cf. Josette Martin : La tuberculose
Cf. Gisèle Boutchakdjan : Le croup.
Cf. Marcelle Bréasson : Le paludisme, cas particulier de la plaine du Forez.

3) La fatigue que représentent les déplacements à la campagne, sans moyens de locomotion
Cf. Madame Lafin : Le pèlerinage de la Sainte-Trinité.
Cf. Josette Martin : La promenade de la grand-mère, le dimanche :
peu de déplacements. De l’importance des distances à franchir à pied, naît une impression d’enfermement dans un périmètre de vie relativement étroit, où tout le monde se connaît.
Cf. Madame Piroche : Pour aller à la messe à Morand il devait bien y avoir plus d’une heure de chemin – et ça monte ! – mais avec de bons sabots, ce n’était pas une affaire.
Cela explique l’inquiétude que soulèvent les cheminots inconnus de la région, dont la communauté villageoise se méfie.
Cf. Françoise Lafin : Le juif errant.
Cf. Lucienne Cronel : Le Pater.
Mais aussi la joie du passage saisonnier des vendeurs ambulants qui brise la monotonie de la vie à la campagne.
Cf. Françoise Lafin : Le juif errant.

4) La frugalité de la nourriture, la modestie de la mise :
Le pain est essentiel.  C’est le plus souvent le pain de seigle noir, fait à la maison. Il a un peu un caractère « sacré ».
Cf. Lucienne Cronel : Ce pain qu’on entamait avec beaucoup de respect…
Le pain blanc est très rare :
Cf. Madame Piroche : …elle avait vu un homme revenir du village avec une miche de pain blanc sous le bras.
Fréquence de la soupe, des pommes de terre avec ou sans lard.
Cf. Cf. Marcelle Bréasson : Le lard rance était pour eux…
Cf. Lucette Granger : Mon enfance à Firminy.
Cf. Jeannette Boniface : Frugalité des repas : Grands-parents de Saint-Bonnet-le-Château.
Le pâté aux poires à la belle saison et autres gâteries.
Cf. Lucienne Cronel : Les femmes de milieu rural au dix-neuvième siècle.
Cf. Madame Piroche : guenilles,
millard et mingouret…
Ce qui a de la valeur : beurre, œufs  , est vendu, le plus souvent au marché.
Cf. Jeannette Boniface : Les grands-parents de Saint- Bonnet.
Le luxe dans l’alimentation se trouve chez ceux qui ont été placés : la viande, le café…
Cf. Madame Piroche : Mariette, la Tante…

5) Modestie des vêtements :
Cf. Gisèle Novert : Les bottines vernies ».
Cf. Lucette Granger : Le joli tablier.
Cf. Madame Piroche : Les vêtements de la grand-mère.

6) Modestie du mobilier :
Cf. Madame Piroche : Le sommier, une nouveauté ; Le ménage était vite fait…

7) Les débuts lents du progrès :
Importance du chemin de fer dans les régions rurales.
Cf. Josette Martin : Le train de Saint-Bonnet.
Les premiers pas du machinisme agricole.
Cf. Madame Piroche : La locomotive avant 1914.
L’arrivée de l’électricité.
Cf Madame Piroche : Clézio et le lampiron.
La pompe à eau.
Cf. Gisèle Boutchakdjian : L’eau courante dans l’écurie du cheval…
La bicyclette.
Cf. Extrait de presse : article du « Progrès ».
La voiture.
Cf. Madame Piroche : Annette veut être montée dans une automobile avant de mourir.


3
. L’INSTRUCTION, LA RELIGION
1) L’instruction :
Le niveau d’instruction est très sommaire, le plus souvent les enfants ne vont à l’école que jusqu’à quinze ans, parfois quatorze.
Cf. Marinette ziganok : Maria
Cf. Gisèle Novert : Meunier du Vizézy.
Cf. Marcelle Bréasson : Louise, placée très tôt dans une grosse ferme de la plaine, comme domestique agricole.
Cf. Josette Martin : Grand-mère ne savait pas écrire.
Les femmes sont donc souvent illettrées, mais un proche se charge parfois de leur apprendre à lire : le mari ou le frère par exemple.
Il y a cependant des exceptions :
Cf. Madeleine Fréry : Grand-mère savait lire et s’intéressait à la littérature de son temps.
On peut noter parfois une certaine méfiance à l’égard des livres.

2) La religion :
La religion est essentiellement une affaire de femmes.
Cf. Françoise Lafin : La dentellière.
Cf. Lucienne Cronel : Ma grand-mère était croyante et pratiquante…
Elles sont le plus souvent très pieuses et la Bible et le livre de messe sont leurs principales lectures.
Cf. Josette Martin : Elle était très pieuse, je dirais même naïve dans sa piété.
En revanche, les hommes sont souvent anticléricaux, et affichent leur scepticisme. Cependant, ils ne s’opposent pas aux sentiments religieux de leurs épouses, et observent une tolérance de bon aloi.
Cf. Josette Martin : Mon grand-père était un laïc et un républicain…
Cf. Lucette Granger : Mon enfance à Fiminy.
Cf. Madeleine Fréry : Les idées socialistes, presque anticléricales de mon grand-père, lui firent choisir pour sa deuxième fille le prénom de Séverine.
Cf. Françoise Lafin : Un jeudi matin d’hiver : dentelle au carreau et récits bibliques.
Importance des pèlerinages, occasions d’expression de la foi populaire et d’excursions festives. Ce sont aussi des événements, dans une vie monotone où l’on apprécie les rencontres et l’exotisme de l’expédition.
Cf. Madame Lafin : Le pèlerinage de la Sainte-Trinité.

3) Survivance des superstitions :
Cf. Madame Piroche : La physique ; Le pou du curé.

4. LES FEMMES DANS LA VIE RURALE
La société rurale du dix-neuvième siècle n’est pas très coercitive à l’égard des femmes : de fortes individualités peuvent s’exprimer.
Cf. Madame Piroche : La Trape.
Cf. Madeleine Fréry : Mamette à New-York.
Cf. Document anonyme : Mère très autoritaire qui tyrannise sa famille.
Les femmes paraissent souvent les piliers de la famille ; famille qu’elles portent à bout de bras dans l’adversité, ne repoussant pas les plus rudes travaux, les lessives, par exemple. Cf. Lucette Granger : Mémé laveuse six à sept heures par jour.
Cf. Gisèle Novert : Mémé épouse d’un artisan tailleur.
Cf. Marinette Tziganok : Maria.
Cf. Marcelle Bréasson : Mémé tient un café restaurant.
Cf. Jeannette Boniface : Construction d’une maison et location pour une école.
Cf. Madame Piroche : Génie ; Annette.
Dès leur plus jeune âge, les filles prennent conscience de l’importance de leur futur rôle : Cf. Françoise Lafin : L’apprentissage de la dentelle.

En guise de conclusion, il nous semble pourvoir dire que la société rurale du dix-neuvième siècle, en France, paraît très équilibrée : les hommes travaillent beaucoup, mais les femmes aussi ; bien plus l’entraide, le travail d’équipe permet de surmonter les difficultés.
Une certaine sérénité, un bonheur, malgré la rudesse de la vie émanent de ces textes : on n’y relève ni guerre des sexes, ni guerre de religion, ni association du sexe et de la religion, avec des visées répressives. En somme, un art de vivre qui justifie le dicton de nos voisins germaniques : « Heureux comme Dieu en France ! »


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Emotions en terre aubracienne

Novembre 2019, le troisième livre de Gilbert Boudoussier, Emotions en terre aubracienne, est sorti. Son auteur est un ami d’enfance avec lequel je partage le goût de l’écriture.
Originaire du hameau d’Aussac dans la commune d’Alleyras, il m’a fait l’honneur de me laisser introduire son ouvrage par la préface que je lui ai écrite.

Il vendra son livre au prix de 15 € et le dédicacera lors de la fête des potiers de Vabres et lors de la fête des amis du bourg d’Alleyras en  juillet et août 2020.

PRÉFACE

Gilbert Boudoussier est du pays, de mon pays. Un an de différence sépare nos âges.
Mon père parlait de lui comme le fils de Milou1. Justement, Milou était semblable  à mon père, un homme de la terre, un faucheur aguerri et expérimenté qui maniait la daille2 comme personne.
Gilbert possède une sensibilité à fleur de peau qui ressemble à la mienne et comme moi, il  aime écrire pour raconter et se raconter.
Nous avons d’ailleurs tous deux conservé la faux de nos pères respectifs. Nous possédons en effet et par atavisme une âme de paysans et nous sommes viscéralement attachés à la terre, celle que raconte ici Gilbert.
Outre cette proximité de cœur et d’esprit, nous sommes allés aux mêmes écoles de Pont d’Alleyras et cette fréquentation scolaire rapproche inévitablement.
Je me souviens d’un garçon gentil et simple, sans prétention, portant des lunettes rondes cerclées de métal et qui bégayait face au maître d’école. Celui-ci a mené la vie dure au fils de Milou.
Que de coups Gilbert n’a-t-il pas reçus ! Que de punitions n’a-t-il pas écopées ! J’en étais malade, un tel acharnement sur un enfant serait aujourd’hui dénoncé. Mais, c’était un autre temps.
Gilbert avait donc de quoi être dégoûté de l’école, du calcul, de l’écriture et du reste.
Que nenni pourtant !
Moi qui suis devenue prof de français en lycée, je suis et reste scotchée3 par ses compétences littéraires, même si elles comportent quelques imperfections. Et je suis d’autant plus impressionnée qu’il fut infiniment malheureux à l’école et je peux même dire persécuté par la bêtise de nos maîtres.
Son supplice commença dès le cours préparatoire : il eut le malheur de naître gaucher, ce qui était inadmissible pour notre maîtresse. Elle lui attacha donc sa main habile pour le contraindre à utiliser la droite. L’époque était de contrarier à tout prix  la « gauchitude ».
Maintenant, les psychologues savent que les gauchers contrariés peuvent en subir des troubles du langage et de l’écriture mais il est certain que tous attrapent un mal à l’âme qui tient du vertige et de l’exil.
Bref, d’emblée gaucher combattu, il fut négativement jugé par l’institutrice qui voulut corriger cette « déficience ». Cette main maudite était devenue pour elle la main du diable.
Les conséquences ? Il se mit à bégayer, devint maladroit de sa main droite écrivant à la plume sergent major sur sa page truffée de  pâtés et avec une écriture imparfaite ; les erreurs s’ensuivirent. Tout cela impacta sa scolarité et ternit son crédit, il passa pour un cancre !
Pourtant, force est de constater qu’il a déjà écrit et publié deux ouvrages, Les Crayons de l’Arc-en-Ciel en 2002 et Partitions de mes Montagnes et Vallées en 2016 aux éditions ACVAM.
C’est donc ici son troisième ouvrage.
Que ceux qui ont le jugement acerbe et prompt en prennent acte. Et qu’ils publient autant que Gilbert avant de préjuger car la critique est facile mais l’art est difficile.
Émotions en terre aubracienn
e nous ramène au pays du jeune âge et dans l’Aubrac chers à l’auteur. Si ces lieux sont merveilleux et se rattachent à l’enfance et la jeunesse, ils recèlent parfois des drames épouvantables qui marquent la vie pour toujours.

1Milou : diminutif d’Emile.
2
Daille : de l’occitan dalha, sorte de faux à manche court.
3Scotchée : impressionnée.

Quatrième de  couverture

Je vous emmène aujourd’hui sur d’autres traces de mon pays en France et sur certaines étapes de ma vie. : une période dure avec la disparition rapide de mes parents puis d’autres histoires insolites et fruitées sur nos chemins bordés de haies.
Suivez-moi donc dans les cueillettes d’automne et au ramassage des tubercules.
Vous ferez connaissance avec la vache de race Aubrac, vous jouerez aux petits chevaux, ferez vos achats auprès du marchand ambulant et vous assisterez pour finir à une veillée rurale.
Mon pays natal se couvre au printemps de jolis narcisses qui sont aussi la fleur des poètes.

Gilbert Boudoussier



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