Vingt ans après : la résurrection d’un romancier

En triant des papiers chez ma mère, je tombe sur des photocopies d’un article de journal, envoyées par Nisou alias Denise Chanal. L’article découpé date des 5-11 novembre 1992 et vient du Nouvel Observateur, signé Jean-Louis Ezine.

Un revenant nommé Chany
En 1972, un jeune homme publiait « l’Ordre de dispersion », qui fut la pierre de touche des déçus de Mai 68, avant de disparaître en Haute-Loire. C’est là que nous l’avons retrouvé, au moment où il publie un nouveau récit, « Une sécheresse à Paris ».

Ramenac est une erreur de la géographie. D’un côté, il y a le Velay, qui fait dans la dentelle et la lentille verte d’appellation contrôlée. De l’autre, on trouve le Gévaudan, qui donne dans la peur du loup, la veillée au forfait, la légende séculaire. Entre les deux, la nature a enfoncé la cheville d’un canton réputé imprenable, qui a su tirer l’essentiel par ses vertus de la gravité de son profil. Elle fait le découragement du cadastre et le désarroi des armées d’occupation. La pente y est si rude que le chien aborigène, contre tous les usages en matière d’accueil dans les zones rurales, s’assoit avant d’aboyer, de crainte de rouler à l’abîme. C’est le sort que le pays réserve aux envahisseurs de toute confession, Allobroges*, Saxons ou tracteurs turbocompressés de la paysannerie libérale avancée. Personne n’a tenu debout bien longtemps dans ce coin perdu de la Haute-Loire, que les olographes** inscrivent par commodité dans la Margeride, parce qu’il faut bien être de quelque part. Mais la contrée tout entière est un adieu à l’Auvergne, à ses eaux curatives et à ses bougnats-penseurs, dont les derniers spécimens, les genoux serrés sur de longs parapluies noirs, méditent sur la fin des choses dans les cafés, les salles d’attente et les caisses d’épargne de la vallée, sous le portrait d’une jeune fille, partout la même, qui vante dans un sourire égal la gentiane du pays. Parfois, dans le demi-tour d’un établissement qui sent la feuille morte et la châtaigne grillée, un dialogue s’engage. « L’oie rôtie aux choux rouges, ce n’est pas lourd ? » s’inquiète un voyageur. « Rien de plus léger« , décrète un maître d’hôtel équipé d’un tablier sombre et d’une paire de moustaches hercyniennes. « Parfait. »
Mais là-haut, c’est le désert en équilibre instable, le serpent froid du vent qui siffle, la guerre pétrifiée du basalte et du granit mélangeant leurs boulets à fleur de prairie. Au débouché de la forêt, la ferme est isolée sur un balcon d’herbes rares, d’où le regard s’écrase dans dans une gorge de l’Allier. « Nous sommes au bord d’un socle primaire. Nous manquons d’assiette et de fonds depuis toujours. » L’homme est long et sec.
Il roule entre ses doigts une cigarette de tabac gris, à l’aide d’un papier d’une certaine sorte, non gommé, que l’on se procure au café-hôtel-restaurant-tabac-épicerie-marchand de vin en gros-dépôt de pain et de journaux de Pont d’Alleyras.
Son passe-montagne, son sourire désengagé et ses grands gestes lents lui donnent l’air d’un Touareg expliquant le Hoggar. Trois cents moutons l’entourent, « une race qui réussit chez nous et décline ailleurs« . Réussite.  est d’ailleurs le bon mot. On a tenté de réintroduire quantité de races, dans « ce pays où la terre est maintenant squelette apparent« . Avec des fortunes diverses. Seuls le mouton noir, le bison silésien ont tenu. Alain Chany est écrivain. Ou plutôt, il l’est redevenu, vingt ans après ses débuts oubliés. « Je suis le couteau sale auquel il manque le manche« , s’amuse-t-il à regretter. Et puis il parle de Breton, de Gide entre une brouette et une tronçonneuse encore chaude. C’est la saison du bois de coupe. « J’écris plutôt le matin, plutôt  tôt. Disons que je pratique le désordre des heures dans le négligé du vêtement, pendant que les brebis sont encore au chaud dans la bergerie. Le reste de l’année, je m’adonne à ce sport olympique qui consiste à regarder  quelque chose et penser à une autre. Faire le berger est une occupation intégrant  ce point de vue. Je rêve à des livres magnifiques en regardant les brebis, elles-mêmes captives intérieurement par leur maternité proche. »
Chany tisonne le fourneau à bois, dont la chaleur ne parvient pas jusqu’à la chambre, juste au-dessus, où dorment dans la poussière les livres conservés d’une carrière manquée.C’est entre une bouteille de Butagaz et une Remington de brocante que l’auteur de « l’Ordre de dispersion » est revenu peu à peu à la vie des mots Il apprend à « se remettre en ligne ». Il s’applique d’une écriture ronde et bleue, où l’on remarque une tendance à bien dessiner les lettres, sur des cahiers d’écoliers à spirales semblables à ceux, confiés jadis, à Antoine Blondin. Les mains dans des mitaines, les pieds dans la farine de moutarde. On y lit des choses splendides sur « le brouillard qui dort sur la campagne ainsi qu’un poulpe sur un lit d’algues« . On le lui dit. Il répond qu’ici, il ne s’étonne pas que le fond de l’air soit limpide quand il pleut.
Une drôle d’histoire, cette résurrection de Chany; en 1972, tout le monde connaissait et avait même parlé de lui pour le prix Médicis. « L’ordre de dispersion » était apparu comme le livre-culte d’une génération flouée par l’après Mai 68, dans le déclin inexorable de la dialectique du cinéma d’art et d’essai. Les plus grands ont salué ce récit brut de sciage, où les aphorisme****  fusaient avec un bruit d’épée sortant du fourreau, dans un climat où paraissait la promesse d’un grand style, qualité d’avant-guerre. Le Clézio, Yvon Belaval, Jacques Derrida lui-même n’avaient pas caché l’admiration que leur inspirait ce bref roman dont le manuscrit avait fait sursauter, quelques mois plus tôt, Georges Lambrichs dans son bureau de la rue Sébastien- Bottin.  « Cher monsieur, lu votre récit : c’est épatant (oui, sans réserves). J’en parle tout de suite à Claude Gallimard. » La gloire.
Et puis, plus rien. Vingt ans de silence, de galères et d’oubli. « On se penchait sur moi comme au-dessus d’un puits. Je devais être tombé bien bas. » Pourtant, son cas ne saurait être assimilé à celui de baba-cool, de la forte tête des faubourgs reconvertie dans le bûcheronnage ou la franc-maçonnerie en Lozère. Alain Chany n’est pas arrivé au mouton noir, le drapeau roulé sur l’épaule, à la façon de ces maoïstes passés sans transition de la poésie chinoise à la robinetterie de détail et qui ont peu à peu transformé la région en parc naturel des cocus de l’histoire. Alain Chany n’est pas un idéaliste. Certes, il s’est fait un jour dévorer un doigt par un hamster  qu’il voulait lier d’amitié avec un chat, mais on ne lui connaît pas d’autre audace idéologique contre les lois de la nature, et son passage dans l’enseignement aura été trop bref  pour impressionner un auditoire rompu à toutes les extravagances. C’est tout juste s’il se fit mal voir de la hiérarchie, qui ne présageait rien de très pédagogique dans ce prof de philo, avec son blazer de postier et ses fils électriques en guise de lacets. «  »J’avais 30 ans. Je faisais plus jeune que mon âge, mais de moins en moins. »
Alain Chany est un paysan, un vrai. Il en a les ancêtres, les références, les gestes et cette suspicion fameuse à l’égard des événements. « Il est arrivé à une époque où avoir des idées était une honte. Le stade Charléty, c’était bien fini. Et la vie d’un artiste, dans les ateliers, terminé. Les complications de l’histoire me donnaient plus de souci que la betterave, qui se désolait dans une sécheresse sans précédent, et il me semblait que j’avais consacré pas mal de mon temps à la liberté, l’égalité, la fraternité et à d’autres naïvetés du français élémentaire. J’ai déchanté. Même la camaraderie n’avait plus le caractère épidémique qui nous l’avait rendue si chère. J’étais un licencié de philosophie, je me retrouvais licencié de la philosophie.  On m’a refusé un deuxième livre, un roman inédit qui se qui se serait intitulé « Un cirque d’hiver » ou peut-être, prémonitoire ment, « Impasse de l’avenir ». A Belleville, mon propriétaire m’a viré, ça faisait décidément beaucoup. Le vide a fini par m’atteindre de sa grâce. »
Adieu le temps des cerises et des pétroleuses psychanalysées. Il y a toujours un moment où il faut rentrer chez soi, même quand on ne sait pas où où ça se trouve. Ramenac, ça tombait bien, n’était à peu près nulle part. Alain Chany, transhumant rimbaldien, s’est fondu dans le décor avec des souplesses et des placidités de berger laineux. La rage au cœur, le dépit prêt à flamboyer, loin des gentils squatters de ruines qui dégustaient du chien andalou au festival d’Avignon tandis qu’il bouffait de la vache enragée. C’est ce retour, tout en humilité féroce sous le tic-tac de la vieille horloge, qu’il raconte dans « Une sécheresse à Paris » où le couteau a retrouvé la lame et nous gratifie d’un festin de propos et de considérations taillées d’un Laguiole, garanti pure corne, d’un phrasé exact et sûr, fort rare dans la littérature moderne. Mes maîtres arvernes s’en régaleront, dans l’ombre où se mobilisent et s’attroupent déjà leurs nombreux fantômes, Vialatte, Pourrat, Blondin. « Bien attendu, Antoine Blondin, à qui j’étais lié par une solide amitié de comptoir – ou plutôt une liquide fraternité -, n’était pour rien dans ce qui m’était arrivé. Il n’avait pas ouvert le cahier que je lui avais remis, et qui m’aurait plutôt découragé d’écrire, en parrain sincère qu’il était. J’étais tout disposé à l’entendre. Sur le plan culturel, Carlsberg et Heinecken étaient déjà mes philosophes préférés. »
Les savants sont inquiets, les moralistes sont en grève, les philosophes sont en panne : les temps seraient durs, si un expert encore jeune et revenu de toutes les débâcles ne nous initiait à la maïeutique du blaireau, façon de yoga cavernicole qui consiste, tout en travaillant le moins possible à l’édification du socialisme, à rentrer dans son trou quand tout s’agite autour de vous, , à dormir quand il gèle, à ne pas se lancer dans le commerce et à puer à volonté en sorte d’épouvanter l’huissier à tête de fox.
« Avec de la patience dans l’observation, j’aurais pu devenir un honnête poète de la tomme de chèvre. Je me console en songeant que si les Hollandais viennent nous voir, dans leur tourisme barbare d’amateurs de pâte molle, c’est que nous sommes beaux et qu’ils sont riches. A leur façon, ils nous félicitent de savoir maintenir ces différences qui justifient leurs déplacements. Voyez le décor historique où je me cache. C’est ma manière d’être fidèle. J’aurais pu être un bon mystique, je crois. La vie m’apparaît si précieuse et fragile que je n’ose y toucher. Je retiens ma respiration, je retiens ma plume. Je me retiens. En somme, je souffre de rétention. »
Vingt ans sans un mot, c’est quand même un bail. « J’étais fait pour être cactus au Jardin des Plantes. Je me verrais bien sous une véranda délabrée. Le Muséum, voilà un endroit que j’adore ! Sa tranche de séquoia bimillénaire, sa statue de Lalarck, sa chaisière, sa tortue géante qui voit passer d’un œil lent son deux cents millionième visiteur, son rayon de singes, le de marrant au cul rouge, de macaque à tête noire, je ne m’en lasse pas. J’ai la compétence animalière, j’aurais pu fonder l’évolutionnisme, ça m’aurait fait une belle jambe de bronze. Une fois, j’ai failli m’assoir trois jours pour un public assez maigre mais subjugué.  » Voilà donc à quoi rêvent les bergers sur la montagne, en regardant fondre  sans broncher sur le troupeau quelques espèces protégées de Bruxelles, le lynx ou l’aigle qui sont les gaietés de la vie pastorale. « Il m’arrive de penser à Paris comme à un endroit où je pourrais respirer à nouveau.. Je suis là, je me retourne vers les rochers, vers les bêtes, les forêts et je me dis : où est l’humanité ? C’est toi, l’humanité. C’est à cause de cette solitude que j’écris à la première personne. » Nul saumon ne remonte plus l’Allier. Nul passager ne descend du Paris-Nîmes. Pourtant, dans la vallée, le train continue de s’arrêter, et la station salmonicole  à filmer en continue une remarquable absence de poisson migrateur. Ramenac est une basse-cour qui a l’air de savoir des fables, et la jument s’appelle Bibiche. »

* allobroges : habitants de l’ancienne Gaule
** orographe : spécialiste de l’orographie, étude et représentation des reliefs terrestres.
*** aphorisme : sentence énoncée dans un énoncée concis (ex. : « Si j’avais à choisir entre une dernière femme et une dernière cigarette, je choisirais la cigarette : on la jette plus facilement ! » « L’amour est aveugle et sa canne est rose. » « La connerie, c’est la décontraction de l’intelligence. »

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/alain-chany-portrait-et-fragments-127000

http://www.ina.fr/video/CPC93008694

Mai 2017

Cette entrée a été publiée dans Pont d'Alleyras et ses environs. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Vingt ans après : la résurrection d’un romancier

  1. jean-marc dit :

    La rudesse du climat, la vie rurale est bien décrite dans ce texte. Je me souviens de Nisou me citant la phrase « La pente y est si rude que le chien aborigène s’assoit avant d’aboyer, de crainte de rouler à l’abîme » est me disant l’image est juste et drôle.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>