Les ponts d’Alleyras

Jean Chervalier a écrit deux études bien documentées sur les ponts de Haute-Loire en 1979 et 1982.
Cet article est tiré de ses publications.

Le haut    Allier qui coule au fond de gorges difficilement praticables a été franchi de tout temps par gués, par bacs ensuite et enfin, en plusieurs endroits, par des ponts en bois ou en pierre dont il reste des ruines, à Langogne, à Jonchères, mais aussi à Condres, près de Chapeauroux, où un plan du XVIIIème siècle situe les restes de deux ponts détruits, à Anglard, où deux forteresses réduites aujourd’hui à d’informes pans de murs, gardaient le passage, au pont d’alleyras, dit encore le pont de Vabres, ou encore pont du Mas-de-Gourlon, à Chanteuges, à Langeac, etc.
On continue de s’interroger pour savoir lequel de ces sites a vu le passage de la voie romaine la Bolène. Il doit s’inscrire entre deux points extrêmes, Chapeauroux (Condate serait Condres) et Monistrol, distants à vol d’oiseau de dix-huit kilomètres, parce que c’est dans cet éventail relativement réduit qu’aboutit la trajectoire de la voie au débouché des plateaux du Velay et que la distance de Ruesso correspond à peu près  celle que donne la Table de Peutinger, doit XXII lieues équivalant à 49 kilomètres, d’après les derniers travaux d’Ingemar König, pour atteindre l’Alllier « près de Trespeux » à Condate.
Mais Condate était-il à Pont-de-Vabres ou à Chapeauroux ? Des toponymes de racine latine, comme Romagnaguet sur la rivière et Romagnac sur la R.D.  32, ce dernier connu depuis au moins 1279, pourraient ëtre des atouts sérieux en faveur de Pont-de-Vabres.
Mais la distance de 49 kilomètres entre Ruesso et l’Allier, donnée par König d’après la carte Michelin dit-il, s’applique plutôt à Chapeauroux qu’à Pont-de-Vabres, comme il est aisé de le vérifier.
Ajoutons que la Table de Peutinger calcule les distances en lieues romaines de 2 200 mètres.Quand il s’agit de bâtir un pont dans cette région, les maires eux-mêmes, ceux de Saint-Jean-Lachalm et plusieurs autres communes voisines, ont demandé qu’il soit établi à la Barque de Romagnaguet, là noù se trouvait, disaient-ils, « un pont romain dont les culées existent toujours« .
Mais n’y aurait-il pas méprise sur ces culées ? On y reviendra un peu plus loin.

Le plus ancien ouvrage dont dont l’existence soit démontrée par des documents très sûrs a été construit au moins au XIIIème siècle, puisque un texte des Archives de la Lozère nomme, en 1302, le « locus de ponte de Vabres« ; mais il a pu remonter aussi à l’époque romane (XIIème siècle), et même, pourquoi pas ? au temps des Romains.

Au débouché du pont, sur la rive gauche, s’est constituée une petite agglomération qui a donc pris le nom de Pont-de-Vabres. Une autre lui faisant pendant, comme il arrive souvent, s’est formée sur la rive droite au Mas-de-Gourlon. Cependant, c’est l’appellation Pont-de-Vabres qui est restée en usage jusqu’en 1888. A cette date, elle est devenue Le Pont. Puis les services des Ponts et Chaussées étudiant les devis et plans du pont actuel, de 1890 à 1893, ont désigné l’ouvrage sous le nom de Mas-de-Gourlon.
Ce n’est qu’en 1893 que le hameau est désigné officiellement par le Conseil Général, dans sa séance du 22 août, Pont-d’Alleyras, appellation qui lui est restée, mais ne figure pas dans le Dictionnaire topographique édité en 1907.

Le pont médiéval était à péage. Une enquête de Pierre Issoire, notaire au Bouchet-Saint-Nicolas, effectuée le 16 août 1345, constate que les hommes du Bouchet étaient « exempts des droits de péage établis sur la rivière d’Allier, près d’Alleyras, au lieudit Pont de Vabres« . On trouve d’autres mentions encore à la suite. Celle-ci, très importante, ayant trait aux dégâts causés par la crue néfaste de 1559 : « Trouvé les troys pilles premières du cousté du Puy grandement ruynées et mynées qu’est besoing de les rechausser. Et cousteroict l’édiffier mil livres et plus« .

Privés de ce pont, les habitants se trouvèrent réduits à utiliser des bacs inconfortables et dangereux pour le passage de la rivière. Il en existait à Romagnaguet comme l’indique le toponyme Barque de Romagnaguet (I.G.N. , Cayres n° 5-6, 289-706) à Vabres, à Pont-de-Vabres et à Poutès. Celui de Romagnaguet était signalé à la fin du XIIème siècle comme de très petit rapport. « L’entretien excède le produit » dit un état du 12 vendémiaire an VIII. Le même texte indique que celui de Vabres appartenait à l’Etat et qu’il produisait annuellement 66 francs. Quant à celui du Pont-de-Vabres, un état des Ponts et Chaussées dit qu’il fut affermé 150 francs « par abonnement à défaut d’adjudicataire » au sieur Dupin Mathieu, le, janvier 1841. La population s’accommodait d’autant moins de ces esquifs que les bateliers manquaient de régularité, et c’est le moins que l’on puisse dire.Celui du Pont-de-Vabres par exemple, un nommé Pagès Augustin, 43 ans, un violent, comparut devant les Assises pour coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort de son frère sans intention de la donner, lors de la session du 2 janvier 1878. Il est vrai qu’il fut relaxé. Mais on imagine la perturbation du service qui en résulta.
Un autre, celui de Vabres cette fois, se livrait à des beuveries pour meubler ses trop nombreux loisirs.Il appartenait à la municipalité d’Alleyras de prendre les décisions qui s’imposaient.

La précarité de ce service sur le chemin n°3 de Pradelles à Saugues préoccupait en effet très sérieusement le Conseil municipal.
Réuni en séance, le 14 août 1881, sous la présidence du maire, M. Vigouroux, il émit le vœu « qu’un pont soit construit sur la rivière d’Allier, au lieu du Pont, à l’emplacement du pont romain dont les culées existent encore et qui pourront être utilisées ».
On se demande bien de quel pont romain et de quelles culées il est question lors de cette réunion, car l’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées Revol écrivait dans un rapport au préfet, le 31mars 1886: « On a proposé comme emplacement celui qu’aurait occupé autrefois un ancien pont romain, mais les fondations de ce pont n’ont pu être retrouvées« .
Alors ?
La démarche du Conseil eut pour premier effet de déclencher immédiatement une violente et interminable campagne, nous devrions plutôt dire une polémique virulente, qui dura plus de huit années et fut caractérisée par des injures, des calomnies, des propos outranciers échangés par deux clans, deux partis politiques, d’un côté les républicains « , partisans de l’établissement de l’ouvrage à la hauteur de Pont-de-Vabres, autrement dit au Mas-de-Gourlon, d’autre part les « réactionnaires » parce qu’élus de la droite, donc ennemis de la République, qui demandaient que la construction soit faite à la Barque de Romagnaguet.
Parmi les premiers, on trouvait les maires d’Alleyras, Saint-Jean-Lachalm, Saint-Préjet-d’Allier, Vazeilles-près-Saugues,, Thoras, Vabres, Ouïdes, La Sauvetat, Saint-Arcons-de-Barges, Monistrol-d’Allier, Venteuges,  Chanaleilles, Croisances, Esplantas, etc.
Ce parti paraissait le plus fort. On avait mobilisé toute la région.
Les seconds en faible minorité ne comptaient que cinq maires, dont deux seulement pour la Haute-Loire, ceux du Bouchet-Saint-Nicolas et de Saint-Vénérand, et trois pour la Lozère, ceux de Chambon-le-Château, de Grandrieu et de Saint-Paul-le-Froid. Ces derniers plaidaient pour la Barque de Romagnaguet en invoquant des raisons d’économie, « puisque les piles sont presque construites« , disaient-ils.
Mais de quelles piles voulaient-ils parler dont les services de Revol n’avaient trouvé aucune trace ?

En 1886, les conseillers « républicains’ » ont été balayés lors des élections municipales, un des leurs, M.Itier écrivit au préfet une lettre revêtue de de quarante-huit signatures dans laquelle il dénonçait le comportement des nouveaux élus qui « en grande majorité réactionnaires, ont sans examen et par pur esprit de contradiction, demandé que le pont fût construit au lieudit de Romagnaguet… Ce n’est qu’un projet de caprice. »
Espérant apaiser les esprits, le Conseil Général lui-même prit position lors de sa session du 25 août 1888, en fixant l’emplacement au Pont et au hameau du Mas-de-Gourlon parce que le plus avantageux financièrement parlant.
Les services des Ponts et Chaussées, plus catégoriques encore, considéraient cet endroit comme « le seul admissible. »

La nouvelle municipalité d’Alleyras n’eut pas pour autant une appréciation plus réaliste de ses intérêts que conditionnaient deux impératifs, le passage de la route reliant les cantons de Cayres et  Pradelles à celui de Saugues et l’accès à la voie ferrée Paris-Nîmes dont la station avait été construite au Mas-de-Gourlon au point précis qui est devenu depuis Pont d’Alleyras. De cela, elle était bien consciente, mais elle s’enracina néanmoins dans son opposition aveugle.

Et la petite guerre épistolaire se ralluma.

Le 20 juin 1889, l’adjoint Roux et les conseillers de l’opposition, les « républicains » Despeux, Itier, Durand, Portalier, appellent à l’aide le préfet Hélitas : »Tous les réactionnaires de nos parages se sont coalisés, disent-ils, pour faire échouer le projet du lieudit Le Pont par une pétition qu’ils font signer à force de mensonges et de calomnies… Le projet de construction à Romagnaguet patronné par les maires réactionnaires… ne répond à aucun intérêt et ne donne satisfaction qu’à des rancunes… » Il faut bien reconnaître que cette lettre témoignait d’une très saine appréciation des choses.

Il n’empêche que le 10 décembre, douze maires « réactionnaires » (dix de la Haute-Loire et deux de la Lozère), parmi lesquels on comptait plusieurs ralliés à la thèse de la gauche (ceux d’Alleyras, de Croisances, de Saint-Jean-Lachalm, d’Ouïdes repartirent à l’attaque, exposant au préfet que le site de Romagnaguet, à 3 kilomètres à l’amont du Pont-de-Vabres), était celui qui présentait « le plus d’avantage et d’utilité publique sous tous les points de vue : on dirait que la nature a ménagé un emplacement spécial pour l’érection de ce pont ; les culées sont préparées d’avance par des rochers qui offrent toues les facilités possibles et les garanties de solidité voulues… »
Nous voilà donc enfin renseignés sur les fameuses et mystérieuses culées du pont romain que recherchaient vainement les ingénieurs. Il s’agissait de simples rochers.

Ferme lui aussi, le Conseil Général maintint sa décision de bâtir l’ouvrage au Pont.. Les habitants favorables à cette solution furent couchés sur des listes de souscriptions volontaires, dont le montant s’éleva à 12 268 francs.

Dès lors, les choses devaient aller assez vite. Un premier projet au lieudit « Le Pont » au Mas-de-Gourlon, soumis à l’enquête, le 14 août 1891, recueillit 106 avis favorables contre 69 opposants.

La municipalité d’Alleyras elle-même qui avait viré de bord, se mit à vitupérer les partisans de Romagnaguet, « personnes ignorantes, aveuglées par esprit de contrariété et de parti.« 

Bien que l’on veuille mener l’affaire rondement, l’ingénieur chargé des travaux rejeta la position de la compagnie des chemins de fer d’utiliser pour le passage de la rivière la passerelle en fer provenant de Chapeauroux, désormais inutile depuis la construction du pont en pierre. Le motif du rejet n’était pas l’économie (évidente) mais la sécurité publique.

Le 8 juillet 1891, l’ingénieur Lefébure arrêtait les plans et devis définitifs du pont et de ses abords sur une longueur de 283 mètres.
L’ouvrage comprenait pour l’essentiel, dans le sens gare de Pont d’Alleyras-Saugues une arche en maçonnerie, deux travées métalliques de 35 mètres de portée environ constituées de deux poutres principales de trois mètres de hauteur divisées en douze panneaux de trois mètres, enfin trois arches en maçonnerie. La pile centrale fondée à trois mètres de profondeur, dans le lit du fleuve, devait mesurer 2,5 mètres de largeur et 7,23 mètres de hauteur.
Déclaré d’utilité publique le 28 novembre, ce programme était adjugé en deux lots, le 20 avril 1892, le premier lot comprenant maçonnerie et terrassements aux entreprises Combanière François et Buyon Eugène de Langeac, avec rabais de 4%, au prix total (terrains compris) de 33 475 F; le deuxième lot constitué par la partie métallique à Grange Mathias d’Agen (rabais 10%) à 35 758 F.
Réception définitive le 30 août 1894.

005 ALLEYRAS
Pont d’Alleyras sur l’Allier (1894)
Ouvrage mixte, maçonnerie et métal.
Longueur totale 110 m.
3 arches en maçonnerie, 2 travées métalliques de 37 m, une arche en maçonnerie.

Un nouveau pont :
Après rechargement de la chaussée jusqu’au niveau des trottoirs, la largeur roulable avait été portée à 3,6 m. Mais le pont restait limité à 12 tonnes, limitation pas toujours respectée ‘n l’absence de gabarit. Des investigations menées en 1983, 1984, 1985 par le laboratoire régional des Ponts et Chaussées, montrèrent un tablier métallique très corrodé présentant une flèche importante et préconisèrent la reconstruction d’un pont.
Un avant-projet prévoyant :
- la conservation des ouvrages d’accès en maçonnerie et de la pile centrale élargis par une dalle en béton armé,
- le remplacement des deux travées métalliques par une dalle binervurée en béton précontraint reposant sur la pile conservée,

Est approuvée par la délibération du Conseil Général du 19 mai 1987.

Les travaux commencent en février 1989 par la construction d’un gué submersible permettant la déviation temporaire de la D 33. En mars, le tablier métallique, d’un poids de 110 tonnes, est démonté, la dalle générale coulée sur les ouvrages d’accès et la pile centrale, l’étaiement mis en place.

Chaque nervure du tablier est ensuite bétonnée en une seule journée puis mise en tension la semaine suivante. Les parties en béton rapportées sur les culées et la pile centrale sont enfin habillées de pierres taillées façon pilons de basalte, les chaînages d’angles refaits en blocs de pouzzolane identiques à ceux déjà en place.
Le rejointoiement des pierres et un sablage général terminent l’ouvrage. La reconstruction a été réalisée par l’entreprise Viallet. Ont également participé comme sous traitants les entreprises SOGETRAM (reprise d’une culée), Freyssunet (précontrainte), SPAPA (étanchéité), COLAS (couche de roulement en béton bitumeux), SOVETRA (gué), 500 m3 de béton, 46 tonnes d’acier pour l’armature, 13 tonnes d’acier pour de précontrainte ont été utilisées.

Les travaux se sont achevés en novembre 1989 par les épreuves de l’ouvrage consistant  en la mesure par rayon laser du fléchissement du tablier chargé de huit camions totalisant 168 tonnes au total. Test satisfaisant puisque le tablier a fléchi normalement d’une dizaine de mm seulement. Bon pour le service, le nouveau pont a été inauguré par M. Jacques Barrot, président du Conseil Général, le 25 novembre 1989. Le coût total de l’ouvrage s’est élevé à 3 360 000 francs.

005 ALLEYRAS
Pont d’Alleyras sur l’Allier
Reconstruction (1989)
3 arches en maçonnerie, un tablier en béton précontraint de 75 m, une arche en maçonnerie.
Longueur totale 100 m.
Chaussée de 5,5 m

Le pont de Malaval
Adjugé le 26 août 1871 à Abougit Joseph au prix de 11 625 francs, rabais de 13% déduit, ce pont d’une ouverture de 14 mètres franchit le Malaval, sur la route d’Alleyras au Puy.
A peine terminé, il fut emporté par une crue, le 18 octobre 1872.

Une deuxième adjudication, au même entrepreneur, eut lieu le 1er juin 1874, mais cette fois à 18 190, rabais de 5% déduit, car l’ouverture de l’arche avait été portée à 18 m.

Août 2019

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