Maman

Ma mère, Yalou et moi.

Les très vieilles personnes semblent un peu égarées
Elles sont, comme ma mère, souvent déboussolées.
Pourtant, quelqu’un m’a dit aujourd’hui :
« Jadis, le bleu de ses yeux m’avait ébloui
J’en garde encore ce souvenir qui jadis me conquit ».

Leurs traits devenus rides marquent leurs chagrins,
Leurs soucis ont gommé ce qui leur restait d’entrain.
Leur grand âge se transforme parfois en naufrage
Et si elles sont en peine, comme en hivernage,
Quatre vingt dix ans ont fait bien des ravages.

Un jour de mars, sa mémoire a fait faux bond à Jeanne,
C’est peut-être arrivé aussi à Simone ou à Suzanne
Devenues vieilles dames au maintien craintif
A la démarche mal assurée, l’air un peu fautif.
A leurs pas hâtifs s’accordent leurs regards furtifs

Elles conservent leur mémoire à long terme,
Souvenirs d’autrefois, bibliothèque qui se referme,
Celle du présent a pris la poudre d’escampette.
Elles essaient de retrouver à l’aveuglette
L’objet rangé il y a pour elles belle lurette.

Elles se lèvent tard, souhaitant ne  plus se réveiller
Et recommencent une autre journée pareillement rythmée
Que les projets n’habitent plus ou si peu :
Déjeuner d’un café lyophilisé, d’une larme de lait
S’habiller, se mettre à son crochet…

« Où sont mes clefs ? Qu’en ai-je fait ? Vous pouvez m’aider ?
Et mes lunettes, mon porte-monnaie, où se sont-ils cachés ?
Mon courrier, mes papiers, ai-je quelque chose à payer ?
J’ai oublié, je ne me souviens plus…
Mon dieu, je ne sais plus, je suis perdue…« 

«-  Quel jour on est aujourd’hui ? C’est lundi ?
Tu viens quand ? Tu ne m’avais pas dit mercredi ?
La voisine me parle à peine, elle ne me regarde plus,
Sachant que je dois partir. Je ne suis donc plus la bienvenue. »
«  – Maman, tu te fais des idées, tu seras bien reçue. »

Le corps médical me dit que ton « bilan cognitif* » est bien diminué.
L’infirmière ajoute que tu es plusieurs fois tombée…
Comme je me sens coupable, je dois nous justifier :
« Accompagnée ou seule, ma mère peut toujours chuter
Chez elle, dans une maison de retraite, un service hospitalier. »

Bien sûr, même si tu es affaiblie, fragilisée,
Tu me montres, ce que tu ne faisais dans notre passé,
Beaucoup de gentillesse et une sollicitude attentionnées,
Maman, je ne te laisserai pas tomber
Il te reste peut-être encore quelques années…

Tu retrouveras Bel’Air, ta maison, les racines de ton passé
Il suffira que là-bas tu sois aidée
Que tes « copines » ne te laissent pas tomber
Qu’on vienne régulièrement te voir
Pour que tu ne broies plus du noir.

Oui, le grand âge est une fameuse déroute,
Maman, surtout garde bien en vue la route
Les écueils sont bien trop nombreux
Maman, ne te laisse pas échouer sur l’un d’eux,
Méfie-toi, ensemble, nous serons au moins deux.

 

* bilan cognitif : cebilan a pour but d’étudier le fonctionnement cognitif. La cognition est l’ensemble des capacités intellectuelles et cérébrales d’une personne qui lui permettent de raisonner, de mémoriser des informations puis de s’en souvenir, de se repérer dans le temps et dans l’espace, d’effectuer une action ou un geste… Ces capacités sont assurées par différentes parties du cerveau. Le bon fonctionnement de ces zones cérébrales est donc testé de façon indirecte par le bilan.

Didier Barbelivien voit sa mère touchée, elle, par la maladie d’Alzheimer, qui s’attaque aussi à la mémoire : https://www.youtube.com/watch?v=d0CWDyknQMw

Mai 2017

 

 

 

 

 

 

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7 réponses à Maman

  1. David Fabienne dit :

    Viviane ce portrait est très réaliste de ce que tu connais et de ce que vivent les personnes à un âge certain. Bises. Très beau texte

  2. Alice dit :

    Mais qui est Yalou ?

  3. Danielle Rodde dit :

    Le 6 mai, jour de publication de ton texte sur ta maman Jeanne que j’ai bien connue, c’était l’anniversaire de naissance de la mienne, » Mathe Soignon, née le 6 mai 1910″. Ces mots elle les écrivait partout, sur les torchons, sous le dessous de plat de la cuisine de Mado, etc…, alors qu’elle avait perdu la mémoire. Elle aurait 107 ans si elle ne nous avait pas quitté à 92 ans. Quand elle se rendait compte de ses manques et des problèmes qu’ils occasionnaient, elle avait cette réflexion  » oh, mon Dieu, que la mort est nécessaire! »

    • viviane dit :

      Jeanne est née le 30 mars 1926. Demain, nous allons la chercher à la Grand-Combe et elle reviendra définitivement en Haute-Loire mercredi 10 mai. Souhaitons qu’elle y soit en paix. Ta mère Marthe était née quelques années avant elle. Ainsi va la vie… Je t’embrasse, Danielle.

  4. jean-marc dit :

    Très beau texte!

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