Juño, notre petite chienne

Nous habitions à ce moment là en Espagne, exactement à Molina de Segura, dans la communauté  de Murcia.
J’étais partie dans ce pays avec ma famille pour un  congé de mobilité que m’avait accordé l’Education Nationale  afin d’y enseigner le français et  passer parallèlement une maîtrise de français langue étrangère.
Nous avions loué dans le quartier Los Conejos, une maison sur un terrain fermé par une clôture de  fer forgé. Cette province de Murcia jouxte celle d’Andalousie, au sud est du pays et se trouve non loin d’Almeria, dans ce qu’on nomme le jardin de l’Espagne.
La région connaît une sécheresse forte et comble de paradoxe, beaucoup de maisons possèdent une piscine.
Dans la rue devant chez nous vagabondaient plusieurs chiennes abandonnées et assoiffées, couvertes de tiques, qui pullulaient. Je leur remplissais d’eau des bidons et les posais à l’extérieur pour qu’elles étanchent leur soif.
Certains Espagnols manifestent de la fierté pour leurs taureaux et corridas mais étalent   leur indifférence pour ces chiens laissés à l’errance. Combien ai-je rencontré de leurs cadavres écrasés sur la route menant de Molina à Murcia qui restaient sur le bord, en plein soleil, proie de choix pour les mouches voraces.
Un jour, une toute petite chienne, jeune, genre ratier, est arrivée dans notre quartier. Comme son gabarit réduit lui permettait de se faufiler entre deux montants de la clôture, elle pouvait entrer facilement  dans notre propriété, d’autant que nous l’accueillions bien et la nourrissions.
Elle s’est vite installée chez nous.
Je me souviens qu’elle avait un jour saisi entre les dents une peluche appartenant à  notre fils Félix qui avait alors trois ans et qu’elle courait chez le voisin pour que je la poursuive. Fantasque comme tous les jeunes chiots, elle adorait s’amuser.
J’avais décidé au bout d’un ou deux mois de l’adopter et la ramener avec nous en France lorsque nous y reviendrions si personne ne la réclamait. Je l’avais dit à ce voisin. Il s’est aussitôt exclamé : « Estas loca ! Qué feo, este perro ! » ( «  Tu es folle ! Qu’il est moche, ce chien ! »
C’était une toute petite chienne à la queue très courte, au pelage ras et blanc tacheté de marron. Elle avait des yeux globuleux qui sortaient un peu de la tête et nous pouvions aisément la porter dans les bras. Elle tenait très peu de place.
Je lui avais choisi le nom de Juño  pour sa consonance locale…
C’est ainsi qu’elle est revenue avec nous en France pour notre grand bonheur, et je pense pour le sien, cette petite réfugiée clandestine.
Les enfants l’ont adoptée dès le début, surtout Félix le plus jeune.
La première année, après avoir pris la poudre d’escampette de la maison, elle s’est fait heurter l’arrière train par un véhicule. Comme il était vingt heures et que les vétérinaires ne se déplacent pas hors des heures diurnes d’ouverture, je l’ai plâtrée d’argile verte,  l’ai posée sur un fauteuil et attendu le lendemain. Au réveil, elle allait mieux. J’ai donc continué les emplâtres et le vétérinaire n’a plus été justifié.
L’année suivante, j’ai reçu ma mutation pour Raiatea en Polynésie. Comme les animaux devaient recevoir une multitude de vaccins et faire six mois de quarantaine et que je trouvais qu’un tel traitement pourrait l’anéantir, j’ai demandé à des connaissances de la garder. Deux ans plus tard, nous sommes revenus en Haute-Loire. Quand elle nous a revus, elle a manifesté une telle joie en retrouvant mon mari que c’en est devenu mémorable.
Ma mère m’a alors proposé de la garder avec elle jusqu’à notre retour en métropole, ce dont je lui sais grand gré.
De temps en temps, elle se mettait à aboyer de façon lancinante sans raison. C’était une sorte de chant qui se répétait…
A Pont d’Alleyras où elle passait les vacances avec nous, elle avait rencontré Mickey, le chien de la Beloune, un fox-terrier qui s’était amouraché d’elle, au point de monter sur le toit du moulin pour ses beaux yeux. Ils ont conçu une portée ensemble malgré la culotte de chasteté que lui avait cousue ma mère et les déodorants que j’avais vaporisés sur les deux chiens. Mon mari utilisait le terme   belle-mère de Juño en  parlant de la Beloune. Cette belle dame aux jolis cheveux blancs et agréable aimait les animaux. Elle est malheureusement décédée et sa présence manque au village.
Juño avait déjà conçu une première portée avec un jeune boxer; en était issue Princesse, une chienne particulièrement jolie. Les petits de Juño étaient si beaux qu’il a suffi que nous sortions avec eux pour trouver des gens qui les adoptent.
Juño nous a accompagnés partout. Elle avait la détestable manie de se coucher sur la route dans le virage du moulin. Combien de conducteurs mécontents ai-je entendus pester contre elle mais personne ne s’est hasardé à lui faire de mal. Comme quoi, les chauffeurs du coin savent être sympas et tolérants.
Quand je faisais du vélo, j’avais mis des sacoches en tissu dans lesquelles elle s’asseyait lorsque je partais en balade ou faire les courses.
Comme il y a en été beaucoup de crapauds sur la route qui se font écraser par les véhicules, elle aimait se rouler dans leur fange.
Quelques années plus tard, la vieillesse aidant, elle est morte. Nous l’avons enterrée au moulin, la mort dans l’âme.
Nous ne l’avons pas remplacée, sa disparition fut trop dure.

Juillet 2019

 

 

 

Cette entrée a été publiée dans Animaux. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>